Rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc : une suite logique ?

29/09/2021

Par Jules Buzon, chargé d'études au sein de la Direction générale de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée


Comment citer cette publication :

Jules Buzon, Rupture des relations diplomatiques entre l'Algérie et le Maroc : une suite logique ?, Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Paris, 29 septembre 2021. Lien URL : cliquer ici


Le 24 août 2021, le ministre des Affaires étrangères algérien, Ramtane Lamamra, annonçait la suspension des liens diplomatiques avec son voisin, le Royaume du Maroc, après plusieurs semaines d'accusations réciproques dans divers domaines. Cette décision fut justifiée par « le soutien public apporté par le Maroc à un mouvement séparatiste en Algérie, l'affaire d'espionnage Pegasus, du nom du logiciel israélien développé par la société NSO, ainsi que la volonté affichée par Rabat d'entraîner son nouvel allié, Israël, dans une 'aventure hasardeuse' au Maghreb[1] ». Une rupture officielle avec une forte portée symbolique, qui vient avant tout ponctuer des relations belliqueuses, chargées de tensions, d'inimités et parfois de conflits entre les deux « Frères ennemis » du Maghreb. Le divorce du 24 août est tout sauf inattendu : il apparaît en effet comme la suite logique d'un conflit de longue date, exacerbé récemment plus intensément sur plusieurs plans. Un historique des relations algéro-marocaines semble nécessaire, avant de s'intéresser aux enjeux d'une telle rupture.

Vieilles rancœurs, nouvelles rivalités : une accumulation de griefs entre les Frères ennemis

Si le catalyseur de la rupture des relations algéro-marocaines fut les récents événements précités, la déchirure entre Alger et Rabat prend sa genèse dans les années 1960. Alors que le Maroc obtient son indépendance en 1956, ce n'est que six ans plus tard que l'Algérie gagne la sienne, après une sanglante guerre contre la France. Bien que le Maroc et son roi Mohammed V soutiennent initialement le FLN, les tensions apparaissent très vite après les accords d'Evian[2]. En effet, le chef de file du Parti de l'Istiqlal[3], Allal El Fassi, puis l'ensemble du gouvernement marocain contestent les frontières définies sous la colonisation française et défendent la thèse du « Grand Maroc », revendiquant de facto une partie du Sahara algérien. Ce litige territorial fut à l'origine de la guerre des Sables entre 1963 et 1964 qui ne changea finalement rien au tracé colonial. Cependant, ce conflit apparaît comme la pierre angulaire des relations tumultueuses entre le Maroc et l'Algérie : alors qu'Alger décide de se doter d'une armée puissante et de se rapprocher de l'URSS - son principal fournisseur d'armes -, Rabat se tourne vers les États-Unis.

Les décennies suivantes sont elles aussi marquées par les questions territoriales et liées à la souveraineté. Les soupçons d'ingérences mutuelles dans les affaires intérieures de leur voisin se multiplient, enrichissant sans cesse les tensions entre les deux pays : si d'un côté le Maroc est accusé à de nombreuses reprises de soutenir les indépendantistes kabyles, l'Algérie soutient les indépendantistes du Front Polisario dans le Sahara occidental depuis la création de ce mouvement politique et armé en 1973 pour lutter contre l'occupation jadis espagnole. Le Sahara occidental devient alors un théâtre primordial de la lutte entre Rabat et Alger. Durant la guerre du Sahara occidental entre 1975 - date du retrait espagnol - et 1991, ils s'affrontent de manière interposée : le Maroc se bat directement contre le Front Polisario, massivement aidé par l'Algérie, cette dernière en profitant pour se proclamer championne de la lutte pour la décolonisation. Un nouvel événement majeur survient en 1994, lorsque le Maroc accuse l'Algérie d'être responsable de l'attentat de Marrakech puis organise une campagne d'expulsion d'Algériens installés au Maroc sans carte de séjour. Alger riposte en fermant leur frontière avec le Maroc, creusant encore plus les divergences entre les deux pays.

Si des tentatives de rapprochements ont vu le jour, notamment initiées par l'ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika, elles n'ont jamais permis une réelle normalisation - notamment en raison des réticences de certaines franges de l'armée algérienne, très influente dans la vie politique du pays. Les avantages d'un Maghreb débarrassé de ses vieux conflits pour aller de l'avant dans le développement de la région sont pourtant indéniables. Cependant, on a assisté ces derniers mois à une nouvelle escalade des tensions, provoquant in fine la rupture des relations diplomatiques entre Rabat et Alger le 24 août 2021. Cette escalade débuta en décembre 2020, lorsque les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange de la reconnaissance officielle par le Maroc de l'État d'Israël et la normalisation des relations diplomatiques entre ces deux pays. Ces accords d'Abraham sont alors vus comme un double affront pour l'Algérie : le Maroc renie totalement la cause palestinienne - bien qu'il ne l'ait jamais réellement défendue -, tout autant qu'il accentue sa souveraineté - illégitime selon Alger - sur le Sahara occidental.

L'année 2021 est finalement celle de la dégradation ultime entre les deux pays. Une myriade d'événements impliquant les deux pays détériore davantage des relations déjà désastreuses : ainsi se cumulent l'espionnage par le Maroc de plusieurs personnalités politiques et militaires algériennes révélé par le « Projet Pegasus » ; la déclaration inattendue du représentant du Maroc à l'ONU qui apporte publiquement son soutien au mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie (MAK) ; ou encore l'expulsion d'agriculteurs marocains de Figuig qui étaient auparavant autorisés à entrer sur le territoire algérien malgré la fermeture des frontières. Bien que le roi Mohammed VI ait appelé le 31 juillet 2021 à l'amélioration des relations entre les deux pays, qualifiant ces derniers de « deux pays [qui] font indissolublement corps[4] », le mois d'août fut celui du divorce définitif. En effet, le 12 août 2021, le ministre israélien des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, en visite au Maroc, accusa ouvertement l'Algérie de « jouer un rôle malsain avec l'Iran et dans la région », mais ce sont surtout les récents incendies ravageurs au Nord de l'Algérie, ainsi que le lynchage public puis le meurtre de Djamel Bensmail[5], qui ont mis un terme aux relations entre Rabat et Alger : le gouvernement algérien, en mauvaise posture et massivement critiqué par les citoyens, a alors accusé les séparatistes kabyles, soutenus par le Maroc, d'avoir déclenché ces feux de forêts, tout autant d'avoir fomenté le meurtre du jeune militant du Hirak algérien. Le pouvoir algérien a pu redorer son blason auprès d'une opinion qui a, en majorité, bien accueilli la décision - des membres du Hirak[6] l'ont même applaudie.

La rupture des relations diplomatiques entre l'Algérie et le Maroc vient ainsi clôturer une sourde rivalité entre les deux pays qui se disputent le leadership du Maghreb depuis plusieurs décennies.

Quels enjeux, quelles conséquences ?

Les relations entre Rabat et Alger étaient déjà au point mort avant la rupture officielle : il n'y avait pas d'échanges économiques, ni de relations diplomatiques, politiques ou sécuritaires entre les deux voisins. Ainsi, ce divorce peut, à bien des égards, être observé comme une « simple » nouvelle étape dans l'escalade des tensions, plus symbolique qu'effective, bien qu'elle soulève tout de même la potentialité d'un conflit militaire. Cette décision algérienne implique nécessairement un renforcement de la surveillance des frontières pour les deux pays, installant un climat permanent de tensions entre les deux armées. La stabilité régionale, pourtant cheval de bataille des deux pays, est encore une fois sacrifiée sur l'autel de la militarisation des frontières et des escalades géopolitiques.

Ce divorce aura également un impact sur l'Union africaine, rendant son unité, ses actions et ses projections bien moins crédibles sur la scène internationale. Si la rivalité entre le Maroc et l'Algérie faisait rage depuis longtemps au sein de l'Union africaine - le Maroc l'ayant quittée de 1984 à 2017 pour protester contre l'attribution de sièges au Front Polisario, admis comme représentant de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) - l'organisation doit désormais régler ce problème interne avant de pouvoir espérer influer sur les crises régionales.

Nonobstant les conséquences géopolitiques et géoéconomiques significatives de cette rupture, les leviers - tant économiques que symboliques - continuent à être activés par le pouvoir algérien pour mettre la pression sur le Maroc[7]. Elle a en effet décidé le 22 septembre 2021 d'interdire à son voisin de survoler son espace aérien. La guerre économique semble bien déclarée, Alger ayant déjà annoncé début septembre le non-renouvellement du contrat de transit concernant le gazoduc Maghreb-Europe qui alimente l'Espagne et le Portugal en gaz algérien via le Maroc. Ces deux décisions algériennes ont provoqué l'ire du pouvoir marocain qui se voit privé de 700 millions de mètres cubes de gaz pour ses centrales électriques et d'un droit de passage de 58 millions d'euros et est de plus contraint de changer de plan de vol pour survoler la Méditerranée[8].

Ce nouvel épisode d'un interminable bras de fer entre Alger et Rabat fait, in fine, le malheur de la population des deux pays, qui apparaît comme la véritable victime de cette nouvelle dégradation. Voisins, Rabat et Alger n'ont jamais réussi à véritablement coopérer, malgré les tentatives, en témoigne la création en 1989 de l'Union du Maghreb arabe, qui ne fut qu'une coquille vide. Or, les populations auraient beaucoup à gagner d'une réconciliation - si ce n'est d'une union -, à commencer par les jeunes, fortement touchés économiquement et toujours plus nombreux à migrer vers l'Europe, accroissant sans cesse une fuite des cerveaux déjà endémique.


[1] TSA, 22/09/2021 : https://www.tsa-algerie.com/lalgerie-ferme-son-espace-aerien-aux-avions-militaires-et-civils-marocains/

[2] Les accords d'Évian, signés le 18 mars 1962, sont le résultat de négociations entre les représentants du Gouvernement de la République française et du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) pour mettre fin à la guerre d'Algérie, et in fine proclamer l'indépendance de l'Algérie, qui sera effective le 5 juillet de la même année.

[3] Le Parti de l'Istiqlal (littéralement « Parti de l'indépendance ») est le tout premier parti politique marocain, fondé pour obtenir l'Indépendance du Maroc et ainsi remplacer le protectorat colonial français par une monarchie constitutionnelle. Classé à droite, il est de référentiel nationaliste et conservateur

[4] Discours à la Nation du Roi Mohammed VI, à l'occasion du 22ème anniversaire de l'accession du Souverain au Trône, 31 juillet 2021 : https://www.amb-maroc.fr/Discours_2021-07-31.html

[5] Djamel Bensmail fut tué le 11 août 2021, lynché par des dizaines d'habitants de la ville de Larbaâ Nath Irathen, après avoir été accusé à tort d'être l'auteur des incendies criminels qui ravageaient depuis plusieurs jours la région de la Grande Kabylie.

[6] Tels que Samir Benlarbi, emprisonné deux fois en 2020, ou encore l'ancien ministre et diplomate Abdelaziz Rahabi qui s'était opposé au régime de Bouteflika.

[7] M. Ben Salem, « Entre l'Algérie et le Maroc, la guerre économique est déclarée », Courrier International, 24/09/2021 : https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/rupture-entre-lalgerie-et-le-maroc-la-guerre-economique-est-declaree

[8] Ibidem.