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Les îles Senkaku : un contentieux territorial latent

28/09/2021

Par Léo Couderc et Niels Szymanski, analystes au sein de la Commission Sécurité & Défense internationales de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée


Comment citer cette publication

Léo Couderc et Niels Szymanski, Les îles Senkaku : un contentieux territorial latent, Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Paris, Septembre 2021. Lien


Patrouilleur japonais.  Pixabay.com
Patrouilleur japonais. Pixabay.com

C'est un conflit peu abordé, presque oublié, mais qui dure depuis 1971. Elles portent le nom d'îles Diaoyu en Chine, et des îles Senkaku au Japon. Elles sont géographiquement rattachées à l'archipel chinois Sakishima, situé en Mer de Chine orientale, une simple bande rocheuse en apparence, de huit îlots, et sont incorporées au territoire japonais, officiellement depuis 1895 [1] avec le Traité de Shimonoseki. La faune et la flore y sont florissantes mais rien en apparence ne laisse supposer les enjeux qui découlent de ces rochers. En effet, en 1969, un rapport de l'OTAN [2] et des études océanographiques menées par la Commission économique et sociale pour l'Asie et le Pacifique (CESAP) sur la possible présence d'importants gisements d'hydrocarbures en mer de Chine orientale sont publiés et relancent le conflit sino-japonais, soulevant des interrogations quant à la délimitation des eaux territoriales et de la reconnaissance internationale. À cela s'ajoute le fort potentiel reconnu des ressources halieutiques. Le Japon revendique le principe d'équidistance [3]: en l'absence de raisons impérieuses, toute délimitation maritime décidée, quels que soient l'espace maritime et la configuration côtière considérés, débute par la construction d'une ligne d'équidistance provisoire. Dans ce cas, c'est le Japon qui est souverain sur les îles Senkaku. Pourtant, la République populaire de Chine et Taïwan vont s'efforcer de revendiquer leurs souverainetés et leurs protectorats sur l'archipel à partir de 1971 [4].

Le pays de l'Empire du Milieu se base sur sa souveraineté sur le plateau continental jusqu'à la fosse d'Okinawa qui s'étend à proximité du territoire japonais. Cela soulève de nouveaux enjeux, étant donné que la Chine s'appuie également sur des diagnostics scientifiques qui font émerger des enjeux sécuritaires internationaux, contestant la proximité japonaise de par la position desîles Senkaku dans la ceinture de feu du Pacifique [5], alimentant une fois de plus cette culture de la discorde. Récemment, en janvier 2021, ce contentieux est revenu au premier plan. Avec l'élection de Yoshihide Suga au poste de Premier ministre japonais, certains espéraient un renouveau dans les relations avec la Chine. Ce fut tout le contraire et ce, dès son discours d'investiture. En outre, la sécurité japonaise des îles a augmenté depuis 2012 pour atteindre en 2021 un niveau jamais vu, notamment avec la création de brigades mobiles en 2020, institutionnalisées en 2021 et la volonté de Shinzo Abe de déployer des missiles sur les îles Senkaku en 2016, suite aux divers accrochages entre les garde-côtes des deux pays. Afin de mieux cerner ce contentieux, il convient dans un premier temps de dresser une contextualisation historique pour, dans un second temps, mieux analyser les enjeux sécuritaires qui en découlent.

Comprendre le contentieux

Le nœud du contentieux concerne les ressources naturelles dont disposent les îles Senkaku et la ZEE inhérente à ce territoire, haut lieu de pêche convoité. De plus, cet archipel, de par sa proximité avec Taïwan, représente un passage stratégique [6] permettant de connecter le continent asiatique à l'Asie du Sud-Est par voie maritime mais également aux continents américains.

Un contexte historique tumultueux

L'archipel est découvert par la dynastie Ming et il commence à apparaître dans les repères cartographiques maritimes, notamment avec le célèbre navigateur français, le Comte de Lapérouse, premier à cartographier l'archipel. Les japonais appliquent le principe de terra nullius en droit international de l'appellation territoire sans maître en latin, qui consiste à déclarer une terre comme inhabitée. Les Chinois y pratiquent le commerce d'oiseaux et sont officiellement le premier pays à cartographier l'archipel. Suite à la guerre sino-japonaise de 1895, la Chine cède ces îles ainsi que Taïwan au Japon [7]. En 1931, le Japon engendre un nouveau conflit, en envahissant la Chine et en menant de violentes exactions. Les 22 et 23 novembre 1943, après une conférence des alliés au Caire, il est demandé au Japon, lors d'une simple déclaration, de quitter les terres obtenues par la violence. La Chine récupère alors Taïwan mais les îles Senkaku sont administrées par les États-Unis. Toutefois, dans le futur cela permettra à la Chine de se placer parmi les cinq nations victorieuses de la Seconde Guerre mondiale.

La signature de l'accord entre le Japon et les États-Unis [8] en 1971 sur la restitution des îles Senkaku les reconnaît comme administrativement dépendantes de la ville d'Ishigaki, préfecture d'Okinawa, rattachée à l'archipel Sakishima. Cependant,elles ne sont pas directement citées, les États-Unis souhaitant rester en dehors des querelles sino-japonaises. La Chine répond en 1972, déclarant les îles Senkaku comme faisait partie intégrante du territoire taïwanais indépendant et donc indirectement de la Chine [9]. Entre 1978 et 1992, deux lois revendiquant les îles Senkaku sont promulguées en Chine. Dans le même temps, le Japon érige deux phares, symboles de défi envers la République populaire Chinoise. De plus, l'ACAP, l'Accord sur la Conservation des Albatros et des Pétrels signé en 2001, définit l'archipel comme résultant de la responsabilité japonaise [10] et sert de levier de légitimation pour les gouvernements japonais et américain, alimentant une fois de plus ce blocage juridique international.

Un blocage international, la conséquence des ressources

En 1992, la Chine revendique de manière unilatérale l'archipel par la promulgation de la loi sur les eaux territoriales et la zone contigüe [11]. Des prestataires privés chinois vendent certaines parties de l'île officiellement au Japon et à ses ministères, ce qui donnera lieu en 1997 à un accord bilatéral entre le Japon et la Chine sur une exploitation partiellement commune de la ZEE de Senkaku (ressources halieutiques et pétrole).

Hillary Clinton, à l'époque secrétaire d'État des États-Unis, soucieuse de réaffirmer la prédominance des États-Unis en tant qu'interprète favori des pays d'Asie du Sud-Est, propose un traité trilatéral en 2011, confirmant l'intérêt américain pour les ressources halieutiques et la volonté de s'installer militairement dans le territoire. La Chine se retire des négociations affirmant que c'est une querelle uniquement « bilatérale », pointant du doigt l'ingérence étasunienne.

En 2012, le préfet de Tokyo projette de racheter les îles Senkaku. Par ailleurs, il propose de nommer deux pandas prêtés par un zoo chinois par des noms japonais, ce qui agace des activistes taïwanais qui menacent de construire un temple Taoïste afin de marquer l'appartenance chinoise des îles.

Un accord sera signé en 2013 sous l'égide de l'ONU pour une nouvelle ZEE commune. Pourtant, d'importantes manifestations en Chine contre le Japon, notamment dans les villes de Zhengzhou et de Pékin devant l'ambassade du Japon [12], mais aussi à Taïwan avec les loyalistes, principalement menées par le mouvement Baodiao, poussent le gouvernement chinois à prendre des mesures fortes comme un embargo des produits japonais en Chine. Des actions civiles contestataires individuelles sont menées comme, par exemple, en 2014, celle d'un activiste chinois qui se parachute volontairement sur les îles Senkaku, revendiquant le droit de pêche.

Les tensions sécuritaires se développent intensivement depuis que le Premier ministre japonais Shinzo Abe a créé une task force chargée de protéger lesîles Senkaku. Cette violence prend plusieurs formes.

Un état des lieux sécuritaire

Ces tensions ne sont pas sans conséquences et s'accroissent, d'autant plus que de nouveaux acteurs, civils ou politiques étrangers, viennent alimenter cette culture de la discorde, entraînant une escalade dans les politiques de défense et dans les faits, la Chine multipliant les excursions en territoire japonais.

Diagnostic des forces et culture de la discorde

Le conflit connaît des rebondissements avec l'inclusion de nouveaux acteurs. Au début de la décennie 1970, se forment des mouvements de contestation chinois, d'inspiration nationaliste. Le plus connu étant le mouvement Baodiao.

En 2004, des activistes civils chinois entrent illégalement sur les îles. En 2008, des bateaux du mouvement Baodiao s'accrochent avec des garde-côtes japonais, s'ensuit alors des tensions véhémentes qui ne cesseront de se perpétuer au cours des années à venir, obligeant même les deux pays à légiférer, autorisant leurs garde-côtes à ouvrir le feu à vue.

En 2012, les tensions connaissent un niveau très élevé et hautement préoccupant, du jamais vu depuis 1971 : 81 chalutiers et 10 patrouilleurs taïwanais débarquent autour des îles et revendiquent le droit de pêche ainsi que leur souveraineté. Un accrochage s'ensuit, justifiant la forte politique de défense japonaise du Premier ministre japonais Suga. Le 31 janvier 2013, le Premier ministre Abe déclare vouloir amender la constitution japonaise de 1947 [13] et abroger des mentions pacifistes de son article 9, à la suite de nouvelles incursions chinoises. Un nouveau cap dans l'escalade de la violence est franchi suite à la révélation par Kyodo News [14] qu'une frégate [15] chinoise a verrouillé son système de guidage de missile sur un destroyer japonais durant ces incursions. Dans le même temps, Barack Obama, soutenant le Japon et voulant défier la Chine, déclare qu'« en vertu du traité de sécurité du Japon et de l'article 5, les Îles Senkaku sont partie intégrante du territoire japonais ».

Les nouveaux enjeux sécuritaires : une escalade de la violence

En 2015, le Japon découvre une plateforme pétrolière proche du rivage desîles Senkaku. En 2016, le gouvernement japonais déclare que l'archipel des îles Senkaku est un « territoire historiquement Japonais » [16] et porte réclamation contre la présence chinoise. Suite à de nouvelles excursions chinoises [17], le Japon fait décoller deux F-15 [18], un E-2C [19] et un SDCA [20], lourd déploiement militaire symbolique d'une volonté de s'affirmer face à son voisin.

Les incursions chinoises s'intensifient depuis 2018. Y. Suga, nouveau Premier ministre japonais depuis janvier 2021 fait, lors de son discours d'investiture, une allocution agressive à l'encontre de Pékin. Depuis quelques années, le Japon s'inquiète de l'expansion rapide et inquiétante de la marine chinoise. Coïncidence intéressante, la Chine vient de mettre en service son deuxième porte-avion, alors que les tensions géopolitiques régionales sont particulièrement fortes [21]. De plus, les nombreuses tensions entre garde-côtes depuis 2012 incitent à la création de brigades mobiles japonaises en 2021, fortes de 2400 hommes avec d'importants moyens humains, technologiques (Tanks Type-16, motocross pour troupes opérationnelles).

La situation dans l'archipel est moins préoccupante que celle de Taïwan mais pourrait être un futur théâtre d'affrontement politique entre le Japon et la Chine, et de manière indirecte entre États-Unis et Chine, à l'heure où Joe Biden se prépare à prendre de nouvelles sanctions envers celle-ci. Taïwan, pays satellite, se présente comme revendicatif, mais Pékin se dresse comme le chef de file.

***

Le contentieux des îles Senkaku est une des pierres angulaires des tensions entre Tokyo et Pékin. C'est un conflit historique, les îles passant sous la coupe d'un pays puis de l'autre entre le XIXe siècle et l'après Seconde Guerre mondiale, surtout pour un motif de patriotisme. En 2021 et grâce à diverses études, les gisements d'hydrocarbures, les ressources halieutiques et le passage stratégique commercial qu'offrent les îles Senkaku entre Asie et Amérique et entre Asie et Asie du Sud, sont les principales caractéristiques de ce contentieux qui prend petit à petit une dimension internationale, allant au-delà d'une relation bilatérale avec l'intervention dans les négociations de l'ONU mais aussi des États-Unis, notamment avec Hillary Clinton, Barack Obama et plus récemment Joe Biden. Avec une apogée des tensions sécuritaires en 2012 puis en 2021 avec la création de nouvelles task forces, des deux côtés, les îles Senkaku pourraient devenir le lieu d'un affrontement indirect sino-américain. Une fois de plus, les tensions indirectes entre la République populaire de Chine et les États-Unis se concrétisent autour de projets satellites et enjeux territoriaux, chacun souhaitant affirmer son leadership régional. Cette escalade de la violence et des enjeux sécuritaires n'est pas à négliger au vu de la politique militaire extérieure chinoise qui ne cesse de s'accroître, à l'heure où la Chine investit fortement dans la modernisation de son armement [22]. Malgré un intérêt commercial, énergétique et stratégique, les îles Senkaku représentent un territoire également revendiqué pour montrer son pouvoir national d'expansion et sa maîtrise de la géopolitique maritime, dans une logique de projection de puissance depuis longtemps assumée par la Chine.


Bibliographie

  • AFP France, Îles Senkaku/Diaoyu : manifestations anti japonaises en Chine, le 19 août 2012.
  • AFP France, "Manoeuvre militaire près d'un archipel disputé par Tokyo et Pékin en Mer de Chine orientale.", le 19 mai 2017.
  • AFP BB News, Le premier ministre veut amender la Constitution d'après-guerre, 31 janvier 2013
  • G. POISSONNIER, P. OSSELAND, A qui appartiennent les îles Senkaku ? Le Monde, 2012
  • D. ORTOLLAND, JP. PIRAT, Atlas géopolitique des espaces maritimes, Ed. Technip, 2010.
  • P. VON MULHENDAL, Étude de la jurisprudence internationale, Ed. Pedone, 2016
  • S. COLIN, La Chine et ses frontières, Ed. Armand Colin, 2011.
  • J. METZ, Taïwan: The most dangerous place on Earth, The Economist, 2021.

Sitographie

Site officiel du Ministère Japonais des Affaires étrangères (https://www.fr.emb-japan.go.jp/actualite/pdf/Les_iles_Senkaku.pdf)


[1] Site officiel du ministère des affaires étrangères japonais.

[2] Rapport de l'OTAN pour la coordination de la prospection des ressources minérales au large des côtes asiatiques, NATO, 1969.

[3] P. VON MULHENDAL, Étude de la jurisprudence internationale, Ed. Pedone, 2016.

[4] S. COLIN, La Chine et ses frontières, éd. Armand Colin, 2011.

[5] La ceinture de feu du Pacifique désigne une bande volcanique dans tout l'Asie du Sud-Est. Elle sert de référence géographique à grande échelle.

[6] D. ORTOLLAND, JP. PIRAT, Atlas géopolitique des espaces maritimes, Ed. Technip, 2010.

[7] Traité de Shimonoseki, ouvert à la signature le 17 Avril 1895, entré en vigueur le 23 Avril 1895, China's Unequal Treaties: Narrating National History, p.139

[8] Site du ministère des affaires étrangères japonaises, Infographie d'actualité, décembre 2012.

[9] S. COLIN, La Chine et ses frontières, Ed. Armand Colin, 2011.

[10] Site officiel du ministère des affaires étrangères japonais.

[11] Idem.

[12] AFP France, Îles Senkaku/Diaoyu : manifestations anti japonaises en Chine, le 19 août 2012.

[13] AFP BB News, Le premier ministre veut amender la Constitution d'après-guerre, 31 janvier 2013.

[14] AFP France, Des militaires chinois auraient reconnu avoir visé un navire japonais, 19 mars 2013.

[15] Navire de guerre utilisé pour la lutte anti aérienne, sous-marine, navale, la surveillance d'une zone maritime définie ou d'un navire de guerre, comme un porte-avions par exemple.

[16] Site officiel du ministère des affaires étrangères japonais.

[17] AFP France, Manœuvre militaire près d'un archipel disputé par Tokyo et Pékin en Mer de Chine orientale, le 19 mai 2017.

[18] Avion de chasse américain, créé dans la décennie 70, vendu à plusieurs milliers d'exemplaires.

[19] Grumman E-2 Hawkeye : Avion de surveillance aérienne et de commandement aéroporté américain, vendu notamment au Japon et produit en 1964.

[20] Système de surveillance et de commandement aéroporté, avion doté de multiples capteurs électroniques, chargé également de la reconnaissance et de la surveillance d'une zone prédéfinie.

[21] G. POISSONNIER, P. OSSELAND, A qui appartiennent les îles Senkaku, Le Monde, 2012.

[22] J. Metz, Taïwan: The most dangerous place on Earth, The Economist, 2021.