Égypte, Soudan, Éthiopie : le barrage de la discorde

09/09/2021

Jules Buzon, chargé d'études au sein de la Direction générale de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, s'est entretenu avec Marc Lavergne, géopolitologue, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Soudan, du Machrek, de la corne de l'Afrique, du Golfe.

Comment citer cet entretien :

Marc Lavergne, « Égypte, Soudan, Éthiopie : le barrage de la discorde », Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Septembre 2021. URL : cliquer ici


Renaissance Dam in Ethiopia [Business Monthly/Facebook] - middleeastmonitor.com
Renaissance Dam in Ethiopia [Business Monthly/Facebook] - middleeastmonitor.com

Jules Buzon - Le barrage de la Renaissance, situé sur le Nil bleu en Éthiopie est un sujet épineux entre l'Éthiopie d'une part et l'Égypte et le Soudan d'autre part, qui a une grande incidence géopolitique régionale. Pourquoi ce barrage est-il une source de tensions depuis la pose de la première pierre il y a désormais dix ans ? Quels sont les enjeux respectifs pour l'Éthiopie, l'Égypte et le Soudan ?

Marc Lavergne - Ce barrage est considéré comme vital par l'Éthiopie pour lancer son industrialisation, développer son économie et répondre à la prospérité. Il y a 110 millions d'Éthiopiens qui n'ont pas de pétrole et pas d'énergie à part le bois de chauffage. Le levier de développement est donc clairement la justification de ce barrage pour l'Éthiopie. Pour le Soudan, c'est une protection contre les inondations, un facteur de régulation du cours du Nil - ce qui n'est pas négatif puisque le Soudan a lui-même des barrages qui sont pleins en saison des pluies. D'un autre côté, il y a un fantasme autour du fait que ce barrage électrique garde de l'eau dont l'Égypte aurait besoin, parce que l'Égypte dépend entièrement des eaux du Nil. Le barrage est un élément essentiel pour le développement de l'Éthiopie, relativement positif pour le Soudan et finalement sans grand impact sur le débit du Nil en Égypte puisque les barrages qui turbinent de l'électricité ne gardent pas d'eau.

Le vrai problème vient donc surtout de l'Égypte, mais cela traduit d'autres problèmes plutôt que cette histoire de partage des eaux. C'est la compétition entre deux puissances régionales, qui ont à peu près la même population et qui voudraient avoir le leadership de la région aux yeux des grandes puissances qui auraient besoin d'un appui dans la région. Il y a effectivement une compétition : aux États-Unis, on vend des armes à l'Égypte, on compte sur elle pour tenir le monde arabe et en même temps on sait que l'Éthiopie est la grande puissance africaine, le seul pays qui n'a jamais été colonisé, le siège de l'Union africaine, etc. Il y a donc des partisans de l'Égypte et des partisans de l'Éthiopie.

Un autre aspect, selon moi, est que les Éthiopiens ont construit ce barrage en le payant eux-mêmes. De la même façon qu'avec Nasser et le barrage d'Assouan, la Banque Mondiale a refusé de financer le barrage. C'est une communion nationale autour de cette idée patriotique contre l'Égypte. Des deux côtés, il y a donc une tentative de manipuler l'opinion : du côté de l'Égypte, il s'agit de galvaniser les Égyptiens qui n'ont pas choisi ce régime politique ; de l'autre côté, l'Éthiopie a besoin de rassembler les forces, alors qu'elle est en grande difficulté sur le plan interne.

L'Égypte a toutefois une certaine capacité de nuisance (menace de guerre, menace de bombarder le barrage, etc.), et ils ont d'ailleurs fait sauter des mines dans les tunnels du barrage. L'Égypte veut finalement obliger les Américains, mais aussi les Européens, à choisir. Ainsi, les négociations qui sont en cours à Kinshasa peuvent durer des années, ce qui n'empêchera pas les Éthiopiens de faire leur barrage. De plus, le droit international est déficient en la matière : les Turcs par exemple contrôlent le haut du Tigre et de l'Euphrate et ferment le robinet pour les Syriens et Irakiens ; les Israéliens contrôlent les sources du Jourdain au Liban, dans le Golan, etc. Ce sont donc les pays en amont qui ont la liberté. Or, depuis mai 2010 et l'accord d'Entebbe, tous les pays d'amont se sont mis d'accord contre l'Égypte. Ils veulent désormais faire partie des discussions autour du Nil, ou en tout cas concevoir l'aménagement du bassin de Nil de manière concertée. Il y a des enjeux pour tous les pays, même s'ils sont marginaux pour certains et aucun pays ne considère que l'Égypte a un droit éminent sur le Nil. Cependant, l'Égypte doit quand même garder de bonnes relations dans la région, elle qui est une puissance en déclin relatif.

J.B - Des négociations de « la dernière chance » ont eu lieu en avril 2021 à Kinshasa au sujet de ce barrage de la discorde (et notamment sur la durée de remplissage du lac de retenue) ; cependant ce fut un échec, comme toutes les précédentes négociations. Or, le ton monte, l'Éthiopie ayant informé récemment les deux pays en aval du début de remplissage du barrage. Le chef d'État égyptien, le maréchal al-Sissi a menacé en échange ouvertement l'Éthiopie d'une action militaire si aucun accord n'est trouvé. Par ailleurs, l'Égypte a le soutien inconditionnel du Soudan, déjà engagé dans un différend frontalier avec Addis-Abeba. On retrouve ainsi plusieurs ingrédients réunis pour une escalade de crise, si ce n'est un conflit militaire, une « guerre de l'eau ». Un affrontement est-il envisageable ?

M.L - L'Égypte menace effectivement d'une action, notamment aérienne. Cependant, le bombardement du barrage n'est pas facile : il faut une technique particulière qui consiste à venir à l'horizontal puis frapper à la base du barrage. Les Égyptiens en avaient d'ailleurs déjà parlé entre eux du temps de Mohammed Morsi : un enregistrement tiré d'une réunion du Conseil des Ministres avait fuité dans lequel les dirigeants égyptiens parlaient justement de la possibilité de bombarder l'Éthiopie. Cependant cela aurait un très mauvais effet pour l'Égypte et cela la desservirait. Les Égyptiens voulaient surtout obtenir un étalement du remplissage. Je pense que cela aurait été effectivement correct de la part des Éthiopiens d'étaler dans le temps le remplissage du barrage. Cependant, on rentre ici dans le psychologique et le ton est monté car il n'y a pas de tierce partie pour les séparer.

L'Égypte a d'autres moyens d'intervention. En effet, elle a toujours soutenu des groupes hostiles au gouvernement éthiopien. Par exemple, elle soutient l'OLF (Oromo Libération Front) qui opère à partir du Soudan et du Sud-Soudan, mais aussi des groupes en Somalie. Autrefois elle soutenait l'Érythrée, mais maintenant que l'Érythrée est alliée avec l'Éthiopie, la carte érythréenne est difficile à jouer. On rentre ici dans un autre problématique, qui est que l'Érythrée soutient l'Éthiopie comme la corde soutient le pendu, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas demandé l'autorisation aux Ethiopiens pour intervenir au Tigré.

J.B - L'Éthiopie est déjà en guerre au sein de son territoire avec la guerre du Tigré et a d'ailleurs subi un revers cuisant dans la province éponyme, d'où son armée a dû se retirer. Dès lors, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed peut-il se permettre de céder du terrain face à l'Égypte et le Soudan concernant le barrage ?

M.L - Je pense que Abiy Ahmed n'en est plus là, car les choses vont très vite. Désormais, il n'est plus soutenu au sein même du gouvernement. Il n'est pas soutenu par les Amharas, ni par les Oromos. Ces deux peuples, qui constituent 80% de la population éthiopienne, lui sont maintenant hostiles. Les Égyptiens sont donc appelés à calmer le jeu, notamment par les Américains, à la vue de la situation déjà instable au sein de l'Éthiopie.

J.B - L'Égypte assure que la construction de ce barrage en Éthiopie représente une « menace existentielle », le Nil assurant 97% de ses besoins en eau potable et irrigation. L'historien grec Hérodote affirmait déjà il y a près de 2500 ans que « l'Égypte est un don du Nil ». Ainsi, l'Égypte, pays composé à 96% de zones désertiques, n'ayant que très peu de précipitations, vit par ou pour le Nil. Quelles sont les implications géopolitiques directes et indirectes de la construction puis du remplissage du barrage de la Renaissance pour l'Égypte ? L'Égypte peut-elle perdre de l'influence sur la scène régionale, elle qui se rêve encore comme leader du monde arabe ?

M.L - L'Égypte est sans doute en déclin relatif : elle n'avait pas de pétrole, elle a une population très nombreuse, même si le gaz lui a permis de devenir en quelque sorte une nation rentière. Cependant cela donne surtout au maréchal al-Sissi la possibilité de faire venir des investisseurs, puis de lancer de nouveaux projets et ainsi de s'éloigner du peuple égyptien, notamment avec la construction de la nouvelle capitale. L'Égypte a vraisemblablement une capacité de nuisance, mais au niveau de sa politique étrangère, elle a montré à plusieurs reprises sa faiblesse : difficultés en Libye, dans le dossier israélo-palestinien, etc. et même sur le plan interne avec notamment les groupes rebelles dans le Sinaï. Ils sont inopérants sur les théâtres extérieurs.