Conflit yéménite : « L’Arabie heureuse » tiraillée par les enjeux régionaux

13/09/2021

Par Jules Buzon, chargé de mission au sein de la Direction générale de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée


Comment citer cet article

Jules Buzon, Conflit yéménite : « L'Arabie heureuse » tiraillée par les enjeux régionaux, Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Paris, Septembre 2021. Lien


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La guerre en Syrie, celle contre l'État islamique puis les récents événements en Afghanistan ont fait oublier une guerre sanglante qui frappe le monde arabe depuis juillet 2014 : la guerre civile yéménite. Pourtant, cette guerre compte déjà 230 000 morts et 4 millions de déplacés [1], sans parler de la « pire crise humanitaire au monde [2] » qui touche les habitants yéménites. Opposant initialement la rébellion houthiste - une minorité d'obédience chiite soutenue par l'Iran - aux forces loyalistes du gouvernement yéménite, la guerre yéménite est rapidement devenue une « guerre hybride [3] » : partant de contours locaux, elle s'est progressivement élargie régionalement puis internationalement, notamment à partir de mars 2015 avec l'intervention de la coalition « Tempête décisive » menée par l'Arabie saoudite. Depuis, cette guerre s'éternise entre la coalition et les Houthis. À cela s'ajoute les velléités indépendantistes au sud du pays et les conflits récurrents liés à des groupes se revendiquant d'Al-Qaïda. Celle qu'on appelait autrefois l'Arabie heureuse, l'Arabia Felix des Romains, semble tout sauf heureuse, loin de l'époque du mythique royaume de la reine de Saba.

Tiraillé par la guerre, le Yémen est ainsi devenu le théâtre et l'instrument d'une lutte d'influence et d'enjeux géopolitiques le surpassant largement, notamment sur la plan régional : à la guerre par procuration entre les ennemis saoudiens et iraniens se superpose le double jeu des Émirats Arabes Unis. À l'aune de ces ingérences foncièrement liées, une possible résolution du conflit n'est toujours pas d'actualité. La stabilité et la paix semblent utopiques. Pis encore, on assiste depuis peu à une escalade des tensions, les Houthis multipliant les attaques - notamment par drones - contre les forces progouvernementales et la coalition. En août 2021, 30 soldats ont été tués et 65 autres blessés lors d'une attaque par drones et missiles contre la base aérienne d'Al-Anad, située dans la province de Lahj et tenue par les forces loyalistes.

Théâtre d'affrontement de la « guerre froide [4] » entre Téhéran et Riyad

L'Arabie saoudite et l'Iran, qui se disputent l'hégémonie au Moyen-Orient, sont tous deux présents au Yémen. Leur degré d'implication est cependant substantiellement différent : si l'Arabie saoudite est un protagoniste plus qu'omniprésent au Yémen depuis 2015 et son leadership dans l'Alliance militaire islamique pour combattre le terrorisme (AMICT), le Yémen n'est pas une priorité géostratégique pour l'Iran. Les justifications saoudiennes à son intervention sont - officieusement - presque séculaires, elle qui a toujours considéré son voisin yéménite comme un concurrent potentiel sur le plan politique, démographique et commercial. De l'autre côté, le Yémen sert de levier pour faciliter la stratégie d'influence de Téhéran - dans le but de favoriser la création d'un « croissant chiite » au Moyen-Orient -, mais le soutien au Hezbollah libanais ou à l'Irak revêt une importance supérieure pour l'ayatollah Ali Khamenei [5].

Entre son voisin saoudien qui œuvre constamment à son affaiblissement [6] et l'influence iranienne, le Yémen est tiraillé par ce conflit larvé, souvent vu comme une « guerre froide ». C'est bien ce cercle vicieux, ce mouvement hélicoïdal, qui est une cause majeure de la situation yéménite : en effet, plus les interventions de la coalition et a fortiori de Riyad pour contenir la menace chiite sont fréquentes et nombreuses, plus l'Iran accentue son appui aux houthistes, plus les houthistes procèdent à des attaques contre Riyad et les forces de la coalition et ainsi de suite - et inversement. Téhéran ne cache pas son soutien politique aux rebelles, mais dément tout appui militaire ; or, cette même aide militaire iranienne aux Houthistes est régulièrement dénoncée. Le soutien fut même qualifié de « très important » et « létal » par les États-Unis [7]. Depuis 2012, une douzaine de navires transportant des armes et du matériel militaire en provenance d'Iran ont été saisis et des dizaines d'attaques de missiles ainsi que de drones sur le territoire saoudien ont été revendiquées par les houthistes [8]. Le parallèle semble facile à établir, d'autant plus que les attaques par drones et missiles des installations de traitement de pétrole Saudi Aramco à Abqaïq et Khurais le 14 septembre 2019 ont davantage troublé la frontière entre iraniens et houthistes dans leur opposition face à Riyad. Alors que le mouvement houthi a revendiqué l'attaque, un groupe d'experts de l'ONU a nié cette possibilité, les Occidentaux accusant dès lors le régime iranien [9]. Plus récemment encore, en septembre 2021, l'Arabie saoudite a intercepté des missiles balistiques et drones tirés du Yémen [10], les houthistes entretenant le doute sur la provenance - locale ou iranienne - des drones armés et des missiles.

Le jeu ambigu des Émirats Arabes Unis

À cette situation déjà complexe s'ajoute la realpolitik des Émirats Arabes Unis, qui voient le Yémen comme une zone regorgeant d'opportunités stratégiques [11]. Les ambitions émiraties se sont ainsi décuplées dans la zone ces dernières années, elle qui s'investit avec ardeur dans sa stratégie d'implantation commerciale et militaire sur le golfe d'Aden et dans la corne d'Afrique. Il y a quelques mois, l'installation d'une base militaire émiratie sur l'île yéménite de Périm - île stratégique située dans le détroit de Bab el-Mandeb à l'entrée de la mer Rouge -, a été découverte, alors que le Yémen n'avait signé aucun accord avec Abu Dhabi. Ainsi, si les Émirats avaient annoncé en juillet 2019 le retrait de leurs forces présentes au Yémen au sein de la coalition, ils n'ont pas pour autant renoncé à leurs visées expansionnistes dans la région. L'ambiguïté émiratie est par ailleurs patente vis-à-vis de Riyad. Alors que les Émirats sont théoriquement encore les alliés de l'Arabie saoudite au Yémen, ils n'ont pas hésité à soutenir ouvertement le mouvement sécessionniste sudiste qui contrôle le port d'Aden. Les Émirats jouissent par ailleurs d'une grande popularité sur l'archipel de Socotra [12] aux mains des séparatistes yéménites. Au dualisme initial entre houthistes et loyalistes souvent utilisé pour décrire le conflit yéménite, il semble plus judicieux de parler - dans le sud du pays - d'une tripolarisation de la guerre. C'est justement dans cette configuration que les Émirats jouent un rôle stratégique : en appuyant les indépendantistes sudistes tout en restant proche de l'Arabie saoudite qui soutient le gouvernement du président Hadi, Abu Dhabi se rend indispensable dans la zone.

Le conflit yéménite et ses enjeux régionaux dépassent largement les logiques intrinsèques au pays. Arabie saoudite, Iran, Émirats sont tout autant d'acteurs cardinaux du conflit yéménite qui luttent pour accroître leur influence dans la région. Ce pays, qui prend toute son importance à l'aune de sa position de carrefour stratégique majeur entre l'Asie, l'Afrique et la mer Méditerranée est depuis 2014 au cœur d'un maelstrom inextricable. Le Yémen se présente comme un cas géopolitique exemplaire : si, pour les peuples, le facteur religieux et plus largement les enjeux identitaires restent essentiels, c'est bien la question de la puissance, notamment dans ses aspects économiques, qui constitue le vrai moteur des relations internationales [13]. Jadis « Arabie heureuse », le Yémen s'inscrit désormais parfaitement dans les dynamiques instables du Moyen-Orient.


[1] David Rich, « Guerre au Yémen : un drame humanitaire à huis clos », France 24, 27/01/2021.

[2] Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unis, Antonio Guterres, lors d'une conférence des donateurs à Genève, 3 avril 2018.

[3] CERNAM, « Yémen : géopolitique d'un conflit dans l'oubli », 26/03/2021.

[4] Depuis quelques années, plusieurs experts parlent d'une guerre froide entre l'Iran et l'Arabie Saoudite. À ce sujet, voir : A. Levallois, C. Therme « Iran, Arabie Saoudite : la guerre froide », Confluences Méditerranée, 2016/2, n°97, p.9-13, https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2016-2-page-9.htm?contenu=resume

[5] Clothilde Gadille, « Yémen : guerre intestine, enjeux régionaux et internationaux », Géostrategia, 28/01/2019.

[6] Patrice Gourdin, « Le Yémen en crise. Essai d'analyse géopolitique », Diploweb, 10/07/2011.

[7] Tim Lenderking, Envoyé spécial des États-Unis pour le Yémen, 21/04/2021.

[8] Le Dessous des cartes, « Yémen : l'impossible unité ? », ARTE, 2020.

[9] Laurent Lagneau, « Pour un groupe d'experts de l'ONU, les Houthis ne sont pas les auteurs des attaques contre les sites pétroliers saoudiens », Opex360, 10/01/2020. https://www.opex360.com/2020/01/10/pour-un-groupe-dexperts-de-lonu-les-houthis-ne-sont-pas-les-auteurs-des-attaques-contre-les-sites-petroliers-saoudiens/

[10] Le Monde, « L'Arabie saoudite intercepte des missiles balistiques et drones tirés du Yémen », 05/09/2020. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/09/05/l-arabie-saoudite-intercepte-des-missiles-balistiques-et-drones-tires-du-yemen_6093457_3210.html

[11] Clothilde Gadille, « Yémen : guerre intestine, enjeux régionaux et internationaux », Géostrategia, 28/01/2019.

[12] Quentin Müller, « Yémen. La guerre civile menace l'archipel de Socotra », OrientXXI, 26/10/2021. https://orientxxi.info/magazine/yemen-la-guerre-civile-menace-l-archipel-de-socotra,4958

[13] Jean-François Fiorina,, « Yémen : le martyr d'une 'Arabie heureuse' », CLES GEM, 15/10/2015.https://notes-geopolitiques.com/yemen-le-martyre-dune-arabie-heureuse/