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Xi Jinping en France : de quel espace dispose encore Paris ?

10/05/2024

Par Yohan Briant, directeur général de l'Institut d'études de géopolitique appliquée.


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Yohan Briant, Xi Jinping en France : de quel espace dispose encore Paris ?, Institut d'études de géopolitique appliquée, Paris, 10 mai 2024.

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Un échec russe en Ukraine conforterait la Chine dans sa position de partenaire dominant, elle qui dispose déjà d'un ascendant dans le cadre des BRICS, de l'OCS, en Afrique et qui s'impose progressivement en Asie centrale le long d'un axe qui s'étend de l'Afghanistan jusqu'au Kazakhstan. Une victoire de Moscou conforterait paradoxalement la position chinoise, consolidant la rhétorique de Pékin sur le nécessaire renouvellement de l'ordre international.

La visite d'État de Xi Jinping en France ne va vraisemblablement pas marquer l'histoire des relations franco-chinoises. Si l'Élysée peut apprécier la confirmation que Xi Jinping ne vendra pas d'armes à la Russie, il n'y avait que peu de doutes à ce sujet tant la Chine profite d'une position confortable en périphérie de ce conflit. Un échec russe en Ukraine conforterait la Chine dans sa position de partenaire dominant, elle qui dispose déjà d'un ascendant dans le cadre des BRICS, de l'OCS, en Afrique et qui s'impose progressivement en Asie centrale le long d'un axe qui s'étend de l'Afghanistan jusqu'au Kazakhstan. Une victoire de Moscou conforterait paradoxalement la position chinoise, consolidant la rhétorique de Pékin sur le nécessaire renouvellement de l'ordre international. Dans un tel contexte, Xi Jinping pouvait bien se laisser rappeler à ses engagements. En appelant à ne pas salir la Chine, ce dernier souligne à nouveau la distance qu'il souhaite marquer avec cette guerre, qu'il considère ne pas être de son ressort, tout en contestant la manière dont Pékin et Moscou sont régulièrement associées dans les discours véhiculés en occident. Au même moment, de l'autre côté du globe, le Premier ministre australien Anthony Albanese accuse Pékin de graves provocations alors qu'un chasseur chinois a dangereusement manœuvré à proximité d'un hélicoptère australien, lequel effectuait une mission dans le cadre de l'application des sanctions onusiennes à l'encontre de la Corée du nord.

La façon dont ces deux événements coïncident doit nous rappeler que les visites officielles tiennent avant tout de l'exercice de style. Sans diminuer en rien l'apport d'éléments symboliques et discursifs aux relations diplomatiques, ce sont avant tout les événements autour desquels s'agrègent les prises de positions qui participent à définir l'environnement géopolitique. Rien de surprenant n'est donc sorti des échanges entre Emmanuel Macron et Xi Jinping. Le dossier ukrainien ayant été évacué dès les premières heures, on peut désormais s'attendre à des avancées dans le domaine des échanges culturels et humains, ainsi qu'à une probable fin de non-recevoir sur le volet commercial. 

La Chine a suffisamment à faire sur le plan économique sans avoir en plus à considérer la position de partenaires qui, là encore, sont en position de faiblesse, sinon d'obligés.

Premier déplacement du président chinois en Europe depuis l'année 2019, cette visite s'effectue dans un contexte de tensions internationales sans précédent. La déclaration conjointe sur la situation au Proche-Orient est révélatrice de la manière dont les lignes de fractures géopolitiques structurent les rapports de force sur la scène mondiale. Paris enregistre la déliquescence de son influence dans la région et son incapacité à peser dans un conflit qui occupe pourtant une place importante dans le débat public. Pékin maintien de son côté une distance respectueuse vis-à-vis d'un conflit dans lequel elle ne souhaite pas s'impliquer, tout en confortant sa posture internationale. Là encore, comprendre la plénitude de la position chinoise nécessite également de prendre en considération les événements de l'autre côté du globe, là où le ministère chinois des Affaires étrangères a exhorté Israël à cesser d'attaquer Rafah.

Plusieurs observateurs ont souligné que le déplacement de Xi Jinping en France précédait une visite en Hongrie, l'État le plus illibéral de l'Union européenne, puis en Serbie. De passage à Belgrade, le président chinois en profitera pour commémorer le bombardement accidentel de l'ambassade de Chine par les forces otaniennes, en pleine guerre du Kosovo. La tournée européenne de Xi Jinping représente l'occasion d'envoyer un signal fort au camp libéral, États-Unis en tête. On peut aisément comprendre que la France, par ses prises de positions souverainistes parfois à rebours de celles de ses alliés européens, s'y soit trouvée mêlée. 

L'absence du dossier taïwanais souligne que les récents succès diplomatiques et stratégiques de la France dans la région contribuent à en faire un acteur indopacifique crédible aux yeux de Pékin.

Les préoccupations principales de la Chine sur le plan stratégique se situent, pour autant, en Indopacifique. Or, la France est précisément en train de conduire sa propre séquence indopacifique, la venue de Xi Jinping faisant suite à la réception du Premier ministre japonais Fumio Kishida, le 2 mai 2024. Le renforcement de la coopération stratégique dont il était question concerne la mise en place d'un accord d'accès réciproque, dans le but assumé de favoriser l'interopérabilité des forces armées françaises et japonaises. Le jeudi 25 avril 2024, à l'issue d'une conférence de presse, la France annonçait, par voix de son ambassadeur aux Philippines, la négociation prochaine d'un accord similaire entre Paris et Manille, dans ce qui constitue l'un des plus importants développements sécuritaires dans la région. La dégradation de l'environnement sécuritaire dans le détroit de Taïwan ne figurait vraisemblablement pas à l'ordre du jour des discussions entre les présidents chinois et français mais, si les actes pèsent davantage que les mots, l'absence du dossier taïwanais souligne que les récents succès diplomatiques et stratégiques de la France dans la région contribuent à en faire un acteur indopacifique crédible aux yeux de Pékin.

Les limites qui persistent dans certains aspects de la relation franco-chinoise doivent ainsi être interprétées à l'aune de leurs ambitions et de leurs priorités respectives. Plus largement, il s'agit d'un indicateur sur la place à laquelle la France peut prétendre sur la scène internationale.