La Corée du Sud et le Covid-19. Les facteurs déterminants d'une gestion réussie

06/04/2020

Entretien avec Jean-Claude de Crescenzo, réalisé par Céline Clément, Co-Déléguée Asie du Sud, Pacifique & Océanie des Ambassadeurs de la Jeunesse.

Jean-Claude de Crescenzo est Auteur, traducteur, directeur de la revue littéraire Keulmadang et chercheur associé à l'Institut de Recherches sur l'Asie (irAsia).

Le titre de l'entretien n'engage que la responsabilité des Ambassadeurs de la Jeunesse.


Céline Clément : Les Sud-coréens ont fait preuve de responsabilité individuelle pour la communauté. Comment les autorités se sont appuyées sur cette caractéristique culturelle pour combattre le COVID-19 ?

Jean-Claude de Crescenzo : Quand on parle de responsabilité civile, la morale n'est pas loin et quand on parle de morale, la rectitude est proche. « Etre correct » est inscrit de longue date dans la culture coréenne, notamment depuis les XII-XIIIè siècles avec l'avènement du néoconfucianisme. La notion de « correct » est visible dans de nombreuses pratiques sociales. On la trouve, par exemple, en linguistique avec la création de la langue écrite coréenne, en philosophie au XVIè siècle avec les principes éducatifs des jeunes gens. Plus près de nous, dans l'éducation sous l'occupation japonaise puis sous la dictature militaire. 

De nos jours, les enfants apprennent toujours le sens de la responsabilité avec un manuel de la « vie correcte » dès la maternelle et poursuivent avec le manuel de morale les années suivantes. Autrefois, nous avions en France des cours d'Instruction civique et des cours d'Hygiène, avec des manuels. Les Coréens, eux, ne les ont pas supprimés. Cela se ressent dans la société. 

Avec les années 60 et le début de la dictature militaire, le discours visant à associer étroitement l'intérêt collectif à l'intérêt de la nation a produit un récit national propice à la réforme des esprits, à la responsabilité individuelle et à la discipline comme ferments de ce récit. Confucianisme aidant, c'est toute la vie communautaire qui s'en est trouvé influencée. Évidemment, il y a l'envers du décor à prendre en considération, mais ce n'est pas le cadre de cet interview, je crois. 

Concernant la pandémie du Covid-19, il me semble qu'une conjonction de facteurs a facilité cette prise de responsabilité individuelle :

  • Premièrement, la réaction rapide du gouvernement après que le foyer infectieux ait été rapidement localisé (une secte religieuse dans la ville de Daegu, au sud-est du pays). Un plan d'action a été lancé très tôt, après que le patient 1 ait été détecté. Même s'il y a eu quelques cafouillages dans l'acheminement des masques au début, cela n'a pas duré. Quand on connaît la légendaire capacité des Coréens à agir très vite d'une part, et à agir en cohésion d'autre part, on comprend mieux pourquoi ils ont réussi à fabriquer des masques en quantité suffisante pour un pays de 52 millions d'habitants ;
  • Deuxièmement, des tests ont permis quelques 300 000 dépistages dans un temps record. Les Coréens se sont prêtés à ces tests que l'on pouvait pratiquer dans sa voiture ou dans des cabines spéciales dans la rue, avec remise du résultat du test un jour après ;
  • Troisièmement, une application de géolocalisation utilisait les données personnelles et informait chaque jour les Coréens des lieux de propagation, les incitant à adopter les bonnes conduites. Une telle façon d'être suivis et contrôlés serait insupportable aux Français. Les Coréens y ont vu une source de sécurité personnelle, doublée de l'intérêt supérieur du pays. N'oublions pas que nous sommes dans un pays vieillissant, lancé dans le tout économique qui rend les plus faibles encore plus dépendants, notamment dans les soins hospitaliers. En filigrane, la peur a aussi joué, évidemment, en pensant aux épidémies du Sras et du Mers où la Corée du Sud n'avait pas réussi à endiguer ces deux épidémies aussi rapidement ;
  • Enfin, un autre facteur a pu jouer, notamment à Séoul qui est souvent perçu, à tort, comme le parangon de la Corée : la présence massive de touristes chinois au moment où Wuhan était en pleine crise. 

Il y a donc une conjonction d'éléments qui favorisent une réponse collective relativement uniforme et qui dans le cas du Covid-19 s'est avérée payante. La définition du mot responsabilité est large mais dès qu'elle prend le sens de vertu, elle s'enrichit de la dynamique culturelle historique propre à la Corée. Et lorsque vous voyez votre gouvernement prendre ses responsabilités, communiquer chaque jour sur l'épidémie, vous êtes encore plus enclins à prendre les vôtres. 

Le gouvernement donnait le sentiment qu'il maitrisait la situation, et par effet de mimétisme social, au lieu de provoquer le relâchement de la vigilance, c'est le civisme qui s'en est accru.

C.C : Qu'est-ce que cela reflète à la fois de la société civile et des autorités sud-coréennes ?

J.-C D.-C : Société civile est une notion à discuter, s'agissant de la Corée mais pour aller vite, disons : la société. Aux invariants de la société coréenne, le nationalisme, le patriotisme, les religions, l'organisation sociale et politique du pays, le poids de la parole hiérarchique ou des leaders d'opinion influencent les pratiques civiques et l'action collective disciplinée. À ces invariants culturels s'ajoutent des variables fondées par l'actualité. Il faut dire qu'il existe une relative paix sociale depuis l'élection de l'actuel Président Moon. Surtout par comparaison avec la précédente présidente. Il a su apaiser le pays, faire baisser la tension avec la Corée du Nord et tout cela lui donne un capital confiance assez important. 

Le fait d'avoir tiré les leçons des pandémies précédentes et d'avoir anticipé les mesures à prendre, des mesures devenues exemplaires au niveau mondial, a donné un sentiment de sécurité dans le pays. 

Autour de moi, bon nombre de Coréens, d'étudiants en échange universitaire ou touristes n'ayant pas le sentiment d'être en sécurité en France, ont préféré rentrer en Corée. De la même façon, les étudiants français présents dans les universités coréennes n'ont pas voulu rentrer en France n'ayant pas le sentiment qu'ils étaient en danger là-bas. Les chiffres des personnes infectées et le nombre de morts des deux pays leurs donnent raison. Alors que la Corée du Sud est chronologiquement le deuxième pays infecté, le nombre de morts est 10 fois moins important qu'en France. Certes, il ne faudrait pas tomber dans une vision idyllique de la Corée, les problèmes demeurent, mais il faut dire que dans les circonstances actuelles, la crise a été plutôt bien gérée, et les Coréens ont de quoi être fiers.

C.C : Quelle est la place accordée au secteur hospitalier en termes de politique publique ? Dans quelle mesure cela peut expliquer un système médical si efficace dans la lutte contre le COVID-19 ?

J.-C D.-C : L'offre hospitalière en Corée est privée à 90%. La grande majorité des lits et du personnel relève du privé, en particulier les hôpitaux des grandes universités, elles aussi majoritairement privées, et les hôpitaux des grands groupes industriels. En général, ce sont des hôpitaux modernes, très bien équipés, disposant d'un taux de confiance élevé dans la population, avec un personnel nombreux et présent. Une personne de ma famille a été hospitalisée un long temps et j'ai eu l'occasion de constater de visu, cette présence du personnel soignant. Avec ce système de soins, la Corée a rattrapé son énorme retard en matière de dépenses de santé et le niveau d'espérance de vie a subi le meilleur allongement de l'OCDE. L'une des réussites de ce pays est l'investissement dans le personnel et la main d'œuvre. Certes les salaires ne sont pas toujours très élevés mais où que vous alliez, le personnel est toujours disponible en quantité. Cela dit, il ne faut pas rêver, si se soigner au quotidien en Corée ne coûte pas très cher (consultations et médicaments) les soins hospitaliers et les opérations chirurgicales sont en revanche d'un coût élevé et bon nombre de personnes renoncent à se faire opérer, ou reportent leur opération à des jours meilleurs. À Daegu, dans le principal foyer infectieux, les hôpitaux ont été très vite débordés, ils manquaient de matériel et de personnel soignant. 

Les leçons qui ont été tirées du passé ont eu des conséquences positives sur le choix du matériel, son acheminement, les protocoles suivis et la formation des personnels. Sauf dans la ville de Daegu, les hôpitaux ont pu être en tension mais jamais débordés.

C.C : Au-delà de la question de la production de masques qui est issue majoritairement de cette région du monde, leur utilisation en Corée tient de caractères culturels et de mode ; que peut-on en conclure sur la société coréenne ?

J.-C D.-C : Je ne sais pas si on peut conclure autre chose que les Coréens n'ont pas d'appréhension à porter un masque quand les circonstances l'exigent. Ils portent le masque non seulement pour se protéger mais aussi et surtout pour protéger les autres dans ce que l'on pourrait appeler un réflexe communautaire. Séoul et sa région concentrent presque la moitié de la population totale du pays. La région est très souvent polluée et porter un masque ne dérange personne. Et surtout, à la différence de l'Europe, il ne fait pas l'objet d'un regard insistant de la part des autres. Ceci dit, en temps habituel, le masque est moins porté qu'au Japon par exemple. Dans le cas du Covid-19, nous sommes face à une adéquation entre l'offre et la demande. Les masques ont été assez rapidement disponibles, le nombre de masques disponibles par semaine semblait suffisant, et les autorités ont communiqué sur la nécessité de porter un masque. Les tests exécutés en grand nombre, de façon publique, dans la rue, créaient un climat de dramatisation tout à fait propice à la sécurité d'une part et au civisme d'autre part, par contrecoup. 

Il y a par ailleurs une forme d'obéissance civile des Coréens qui sont enclins à faire ce qu'on leur demande quand ils estiment que ce qu'on leur demande est justifié, non seulement pour leur bien mais aussi pour le bien du pays. Il ne s'agit pas d'obéissance aveugle. Le nationalisme et le patriotisme coréens ne sont plus à démontrer et dans les cas de crise grave ils aident à surmonter les épreuves. 

Le passé fourmille d'exemples de ce type. L'actuel Président de la République fait d'ailleurs régulièrement appel au patriotisme comme condition du dépassement idéologique. Mais attention, la sanction est toujours proche. Que le gouvernement ou le président commette une grave erreur et le pardon populaire devient impossible. La précédente Présidente doit y penser chaque jour.