L’Afghanistan aux mains des talibans : vers une vague migratoire ?

18/08/2021

Par Aminata Dia, analyste au sein de la Commission Droits de l'Homme de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée


Comment citer cette publication : 

Aminata Dia, L'Afghanistan aux mains des talibans : vers une vague migratoire ?, Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Paris, 18 août 2021


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La capitale afghane, Kaboul, a été officiellement prise par les Talibans dimanche 15 août 2021, marquant un nouveau tournant dans l'histoire de l'Afghanistan. Au même moment, le président Ashraf Ghani fuyait vers le Tadjikistan voisin, où il a reconnu la chute du Gouvernement aux mains des islamistes talibans [1].

Cet épisode marque un nouveau tournant décisif dans la longue histoire de la lutte contre les talibans, omniprésents dans la vie politique du pays depuis près de quarante ans.

La conquête des principales villes afghanes a provoqué des vagues de migrations des provinces vers la capitale, dernier refuge pour des millions de civils. C'est en 1996 que les Talibans ont pris le pouvoir pour la première fois avant d'être chassés en 2001, où la même année les États-Unis soutenus par d'autres États occidentaux (dont la France et le Royaume-Uni) annoncent leur entrée en « guerre contre le terrorisme ». Les attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain, revendiqués par l'organisation terroriste Al-Qaïda, ont conduit le président de l'époque, George W. Bush, à engager une guerre contre les talibans pour prévenir de nouvelles attaques sur le territoire. Dès 2004, plusieurs pays membres de l'OTAN [2] se joignent aux États-Unis pour lutter contre les guérillas, comme la France et le Danemark. S'en suivent vingt années de conflits, menés par plusieurs présidents, d'Obama dès 2009 à Donald Trump dès 2017. Avec d'innombrables erreurs politiques. 

La guerre contre les talibans a engendré de nombreuses pertes et s'achève pourtant aujourd'hui par une fin que d'aucuns qualifieront d'humiliante pour l'Occident contre le mouvement islamiste. Le conflit a couté la vie de plus de 2400 soldats américains [3], plus de 1 000 milliards de dollars [4], tandis que les chiffres exacts des pertes civiles ne sont pas répertoriés.

L'annonce du retrait des forces militaires américaines après deux décennies de présence à la suite d'un accord entre les États-Unis et les talibans en février 2020 a pris effet dès le mois de mai 2021. Cet accord signé sous l'administration Trump prévoyait des négociations de paix entre les talibans et le gouvernement afghan, reconnu et appuyé par les États-Unis, pour un retrait des troupes américaines.

Le retrait progressif des troupes occidentales a laissé le pays sans défense. Joe Biden a maintenu lundi 16 août 2021 sa décision de retirer ses troupes sur place : « Notre mission en Afghanistan n'a jamais été censée être la construction d'une nation » déclarait-il lors d'un discours depuis la Maison-Blanche[5]. Cette décision est motivée par les échecs de l'administration afghane, pointée du doigt par le nouveau président.

Les chancelleries européennes et américaine ont annoncé le retour express de leurs ressortissants, expatriés, diplomates mais aussi des nationaux afghans ayant travaillé pour eux. La population sur place s'est également empressée de rejoindre l'aéroport dans l'espoir de quitter le territoire. La BBC a relayé des images le 16 août 2021 montrant des hommes tentant de monter à bord d'avions militaires. D'autres scènes de chaos à l'aéroport de Kaboul ont été relayées par des médias comme Associated Presse y montrant des foules stationnées sur le tarmac de l'aéroport, espérant une évacuation vers l'étranger. Avec les talibans au pouvoir, rester au pays représente pour certains un danger de mort, notamment pour les journalistes, les défenseurs et les militants des droits de l'Homme, les personnalités politiques, les femmes, les artistes et les Afghans ayant travaillé avec les forces occidentales. Aussi, les minorités religieuses sont particulièrement menacées. Les Hazaras - une communauté chiite présente également au Pakistan et en Iran - sont particulièrement en danger après avoir subi de fortes répressions avec le gouvernement taliban de 1996 à 2001.

La gouvernance politique des talibans repose sur une interprétation rigoriste du Coran et l'application de la Shari'a, la loi coranique. Cependant, l'interprétation de ces textes religieux est utilisée par les talibans pour justifier leurs actions : attentats terroristes, punitions corporelles, limitation de la liberté d'expression, condamnation du blasphème, etc. Le risque de reproduction du régime fondamentaliste au pouvoir à la fin des années 1990 est grand.

Un rapport de l'Organisation des Nations unies du 12 août 2021 avance le chiffre de 390.000 déplacés interne depuis début 2021[6]. Avec la conquête du pays entier par les talibans, ce chiffre pourrait bien être revu à la hausse avec des flux migratoires vers l'extérieur du pays. L'instabilité politique qui gangrène le pays depuis quarante ans ne permet pas à la population d'envisager un avenir serein et libre. L'unique solution viable se présentant à eux étant l'émigration.

Le président Emmanuel Macron s'est exprimé à ce sujet au cours d'une allocution le lundi 16 août 2021. Plusieurs priorités ont été avancées et la première est sécuritaire : « L'Afghanistan ne doit pas redevenir le sanctuaire du terrorisme qu'il a été. C'est un enjeu pour la paix, la stabilité internationale, contre un ennemi commun : le terrorisme et ceux qui le soutiennent [...][7] ». La seconde concerne explicitement le défi migratoire à venir : « [...] la déstabilisation de l'Afghanistan risque également d'entraîner des flux migratoires irréguliers vers l'Europe. La France, comme je l'ai dit, fait et continuera de faire son devoir pour protéger celles et ceux qui sont les plus menacés [8]». Les États membres de l'Union européenne devront se concerter afin de définir ensemble les contours d'une politique d'accueil de nouveaux migrants. Cette nouvelle vague migratoire pourrait cristalliser à nouveau les débats au sein de la Commission européenne, entre respect des conventions internationales relatives aux déplacés et réfugiés, contraintes logistiques (construction de nouveaux centres d'accueil, accès à l'éducation et à l'emploi des nouveaux arrivants, etc.), et contraintes sociales (partisans d'extrême droite, opposés à l'accueil des migrants).

Presque dix ans après les crises syrienne et méditerranéenne, les Nations occidentales doivent aujourd'hui se préparer à une nouvelle vague migratoire massive de ressortissants afghans, fuyant le régime autoritaire des talibans. À présent, tous les regards sont portés vers les puissances mondiales que sont les États-Unis, la Chine, la Russie et l'Union européenne, afin d'éviter une escalade de violences dans le pays qui accentuerait les crises politique, sociale, économique et humanitaire et de facto les flux migratoires.


[1] G. DELACROIX, « L'Afghanistan fait un bond en arrière de vingt-cinq ans », Courrier international, 16 août 2021.

[2] Organisation du Traité de l'Atlantique Nord.

[3] M. BURGOT, B. LAIGLE, L. SEYTON, A. SANGOUARD, G. CAMBA, « Invasion de l'Afghanistan par les talibans : l'amertume et les craintes des vétérans américains », , France TV Info, 15 août 2021.

[4] Le Monde avec AFP, « Afghanistan : les talibans s'emparent de Jalalabad, des consultations en cours pour mettre fin à la guerre », Le Monde, 14 août 2021.

[5] Courrier International, « États-Unis. Joe Biden "défend fermement" le retrait américain d'Afghanistan », Courrier International, 17 août 2021.

[6] UN News, "Afghanistan: UN chief following escalation in fighting 'with deep concern'", 12 août 2021.

[7] Elysée, Allocution relative à la situation en Afghanistan, 16 août 2021.

[8] Ibid