L'intelligence économique en France. Un enjeu de sécurité économique pour l'État et les entreprises

26/03/2020

Entretien réalisé par Aliénor Roblot, Chargée de mission au sein de la Commission Diplomatie et Intelligence économique des Ambassadeurs de la Jeunesse. 

Jérôme Bondu est expert en intelligence économique et fondateur du cabinet de conseil Inter-Ligere.fr. Il est Président du Club IES (IAE de Paris Alumni). 

Les images ont été ajoutées par la rédaction.


Aliénor Roblot : Quelle est votre définition de l'Intelligence Économique ?

Jérôme Bondu : J'ai une définition très englobante. Selon moi, l'intelligence économique regroupe un ensemble de méthodes et d'outils pour optimiser la gestion des informations dans les organisations. Cela se décline en trois champs d'activités : techniques de veille, techniques d'influence et techniques de sécurité informationnelle. Cela s'applique sur trois dimensions : l'organisation, les outils et le facteur humain.

A.R : La France a-t-elle, à ce jour, une politique d'IE efficace ?

J.B : Je suis mal placé pour en juger. Je peux juste faire une rétrospective de ce qui s'est passé depuis les 20 dernières années.

  • Suite au rapport Martre en 1994, il y a eu une prise de conscience au plus haut niveau de l'État. Mais les tentatives de l'époque ont avorté.
  • Il a fallu attendre 10 ans et le rapport Carayon en 2004 pour que le poste de haut responsable à l'intelligence économique soit créé et qu'Alain Juillet soit nommé. Il a fait un excellent travail de fond, ainsi qu'un immense travail de communication.
  • Après son départ, il n'y plus eu de leadeur charismatique, et la politique d'intelligence économique semble s'être délitée.

Le bilan est néanmoins positif, dans le sens où beaucoup de pays n'ont pas eu ce type d'impulsion.

A.R : Quels liens faites-vous entre les concepts d'intelligence économique, de guerre économique et de sécurité économique ?

J.B : Il est en effet important de bien comprendre comment les choses s'articulent entre elles.

Quand une organisation cherche à optimiser ses informations structurées (par exemple les ventes de ses commerciaux, les dépenses des achats, etc.) on parle de business intelligence. Cela passe par l'installation d'un ERP. La résultante est souvent sous forme de tableaux de bord pour la direction générale.

Quand cette même organisation cherche à optimiser les remontées informelles du terrain (les commerciaux), les informations issues des salons professionnels, les informations issues du web et des réseaux sociaux, on parle d'intelligence économique. Cela passe par la mise en place d'outil de veille professionnel. La résultante est souvent la diffusion en interne de lettres de veille, des alertes, et des tableaux de bord sur les directions opérationnelles.

Parmi les professionnels de l'intelligence économique, certains analysent le système économique actuel comme étant vicié. Ils considèrent que derrière une façade de compétition honnête, se cache une guerre économique. 

C'est une des mouvances fortes à l'intérieur de l'intelligence économique. Mais il y en a d'autres : par exemple ceux qui s'intéressent principalement aux ressorts des réseaux humains, ceux qui sont focalisés sur les outils et bien sûr ceux qui s'intéressent à la sécurité économique. Ces tendances ne sont pas étanches bien sûr, et l'on peut appartenir à différentes chapelles.

A.R : Que pensez-vous des cas d'Alstom et plus récemment du cas Latécoère (fleurons industriels stratégiques rachetés en partie par les Américains) ? en quoi peuvent-ils être qualifiés d'échecs économiques français ? Sont-ils l'illustration de la faiblesse des mécanismes de sécurité économique de la France ?

J.B : Là encore, je me considère comme mal placé pour juger de ces deux évènements, surtout sur le cas Latécoère qui est très récent. Néanmoins, sur le cas Alstom je me suis un peu renseigné. J'ai lu le livre édifiant de Frédéric Pierucci (le Piège américain), ainsi que celui d'Ali Laidi (Le droit comme arme de guerre économique), j'ai regardé les interviews sur ThinkerView de Pierucci, Marleix et Montebourg. Il semble bien que l'État (et donc nous, les citoyens) ayons été roulés dans la farine par nos concurrents américains qui ont monté une véritable stratégie offensive.

Le cas Airbus a aussi donné des sueurs froides, car l'entreprise a été (et est toujours) dans le viseur américain.

Le dénominateur de toutes ces affaires, c'est l'utilisation du droit comme outil de prédation économique par les États-Unis. Bien évidemment, ils ne sont ni plus ni moins vertueux que nous. Simplement ils ont instrumentalisé cet outil. 

Par exemple, le fait que nous utilisions les outils informatiques américains (ne serait-ce qu'un stockage chez Amazon ou Microsoft) nous rend justiciables devant la justice américaine ! C'est un comble.

A.R : Quelle est la responsabilité des États d'un côté et des entreprises de l'autre dans la protection du patrimoine économique français ?

J.B : L'Europe et la France manquent d'une politique de souveraineté économique et de courage politique. Il faut changer notre logiciel de réflexion qui ne semble pas avoir évolué depuis la fin de la guerre froide.

Je perçois les choses comme cela :

  • la Russie a cessé d'être l'ennemi majeur. Rôle joué aujourd'hui par la Chine :
  • au temps de la guerre froide, avoir une Europe forte et solide était essentiel car nous étions le rempart (physique, culturel, économique) face à la dynamique soviétique ;
  • or face à la Chine, notre rôle de rempart est caduc. Pire, l'Amérique chercherait à se muscler face à ce nouvel ennemi autrement plus dangereux que l'URSS. Dans ce cadre, l'Amérique chercherait à satelliser l'Europe. Ou pour dire les choses plus clairement vassaliser.

Les États européens doivent donc s'émanciper d'une Amérique devenue prédatrice. Les entreprises doivent faire jouer une préférence européenne.

A.R : Dans ce cadre, quel rôle jouez-vous auprès des entreprises ?

J.B : Il s'agit pour moi d'aider les organisations à intégrer une dynamique d'intelligence économique. Ainsi j'interviens dans trois domaines : je fais des formations, des études et du conseil en organisation.

  • Je forme sur les techniques de recherche, de veille, d'analyse et de sécurité informationnelle ;
  • je réalise des études pour mes clients, notamment en termes de benchmarking de réputation numérique, benchmarking concurrentiel, analyse de rumeur... ;
  • enfin, les prestations de conseil en organisation passent par une analyse des besoins informationnels, l'aide au choix des outils à mettre en place, le paramétrage de ces outils, la formation, et l'aide à la réalisation des livrables (newsletter, études, etc.)

A.R : La difficile appréhension de l'intelligence économique en France semble être, en partie, d'ordre culturel. À l'inverse des Anglais, Américains ou Chinois, les Français perçoivent plus difficilement qu'un pays allié peut également être un féroce adversaire économique et commercial. Partagez-vous cette analyse ? Doit-on aller vers une approche plus offensive de l'intelligence économique. Si oui, comment y parvenir ?

J.B : Là encore je préfère être mesuré. Je me demande si cette difficulté à appréhender la guerre économique est vraiment d'ordre culturelle (donc structurelle) ou d'ordre conjoncturelle (donc ponctuelle et liée à un état actuel). En effet, la France a montré dans le passé des dispositions belliqueuses dont nos voisins se souviennent encore. Il y a deux-cents ans, Napoléon a conquis une bonne part de l'Europe.

Cette cécité actuelle serait plutôt conjoncturelle, et notamment le fait de hauts fonctionnaires de Bercy pour qui la seule vision du monde est un atlantisme forcené.

En outre, Bruxelles est une entité impossible à gouverner avec des choix qui doivent se prendre à l'unanimité, sachant que l'Europe intègre en son sein des pays (comme la Pologne) totalement acquis à Washington. Du temps de l'Europe à six pays, il était tout à fait compréhensible que les décisions se prennent à l'unanimité. Mais pourquoi garder cette règle aujourd'hui alors que nous sommes à 27 !

Je pense qu'il faut changer les règles de gouvernance de l'Europe avec un noyau dur. Et qu'il faut lutter contre le soft power américain qui livre une vision fallacieuse du monde.

A.R : Peut-on qualifier de néocolonialisme économique la mainmise américaine et chinoise sur les technologies de l'information et de la communication en France ?

J.B : Ma réponse est sans conteste oui. C'est très exactement du néocolonialisme. Je suis pour ma part un ardent défenseur de la souveraineté informationnelle (ou souveraineté numérique).

Le modèle américain comme chinois ne correspond pas à notre vision du monde :

  • pour les Américains, la donnée appartient à l'entreprise qui sait la capturer (même de manière non éthique, comme Facebook) et cela peut servir pour vendre plus ;
  • pour les Chinois, la donnée appartient à l'État central qui peut la collecter librement (système de crédit social) et cela peut servir à redresser les opposants.

A.R : Comment cela se matérialise ? Quels risques cela représente pour la souveraineté économique française ? Un réveil français peut-il encore être espéré ?

J.B : Dans les deux cas nous sommes notés : par les Américains sur notre pouvoir et orientation d'achat. Par les Chinois sur nos orientations politiques. Il se met donc en place à notre insu un double système de crédit social ! Nous sommes les dindons de la farce numérique.

Le risque de ne pas avoir de politique de souveraineté numérique est donc immense. Cela va se matérialiser partout car le numérique est ubiquitaire.

Un réveil est bien sûr possible. Mais ce sera une construction sur le long terme, c'est-à-dire sur 50 ans. Il faut tout refaire : une industrie matérielle (ordinateur, téléphone, disque dur, routeur, etc.). Une industrie logicielle (système d'exploitation). Un moteur de recherche...

À titre d'exemple, je suis en train de me dégoogliser (j'utilise Firefox plutôt que Chrome, Qwant plutôt que Google Search). Mon téléphone fonctionne avec le système d'exploitation /e/ (base Linux, comme Android, mais sans aucun envoi d'information à Google). Je stocke chez OVH plutôt que chez Amazon, Azur ou Google. Il faut un effort général européen pour repartir sur de bonnes bases. Ce sera le défi, magnifique et ambitieux, de la génération actuelle et de la suivante ! L'avenir peut être radieux si nous nous en donnons les moyens. Et internet ressemblera à nouveau au rêve des fondateurs. Un espace de liberté. C'est notre responsabilité que d'y arriver.