Covid-19 : Les Armées en renfort mais avec quels moyens ?

02/04/2020

Par Florian Bunoust-Becques, Directeur du Pôle Armées de Notre Centre de recherche


COVID-19 : le Service de santé des Armées en renfort

La crise sanitaire du Coronavirus (Covid-19), inédite depuis la Seconde Guerre mondiale, est venue bouleverser le processus législatif français jusqu'à imposer l'adoption d'un projet de loi de finances rectificatives pour 2020. Cette pandémie vient mettre en tension l'ensemble du système de santé hexagonal et mettre en exergue les insuffisances de personnels et matériels mais aussi, sans doute, le manque d'anticipation des pouvoirs publics pour répondre à l'afflux des patients qui engorgent le système hospitalier public. L'ampleur de la situation a très rapidement fait émerger un acteur indispensable et rapidement disponible, venant crédibiliser le discours martial présidentiel : le service de santé des Armées (SSA).

Mobilisé dans le cadre de l'opération Résilience, le SSA a dans un premier temps été sollicité pour monter un élément militaire de réanimation (EMR) de 30 lits au CHU de Mulhouse (68), mobilisant 91 personnels soignant (83 SSA et 8 AUXSAN) sur l'une des régions, à ce jour, la plus touchée par le Covid-19. Cette installation a nécessité la mobilisation de nombreux efforts pour acheminer rapidement les éléments logistiques nécessaires. À cette structure, il faut ajouter la mobilisation des hélicoptères NH90 Caïman, d'un Airbus A330 MRTT Phénixéquipé du module MORPHEE (Module de réanimation pour patient à haute élongation d'évacuation), pour l'évacuation de patients vers les centres hospitaliers de l'ouest du territoire (Brest, Quimper, Bordeaux) et du centre (Orléans, Lyon), mais aussi du porte-hélicoptères Tonnerre de la Marine nationale utilisé pour transporter 12 malades depuis la Corse vers le continent au CHU de Marseille le 23 mars. Cette mobilisation exceptionnelle, et sans doute évolutive, des moyens militaires français pour venir épauler les moyens civils saturés, nous invite à revenir sur les moyens financiers aujourd'hui alloués à nos armées notamment ceux prévus dans le budget 2020, votés en décembre dernier au Parlement.

 © : JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
© : JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

Des crédits en hausse

L'adage « l'argent est le nerf de la guerre », s'illustre à l'étude de la Loi de Finances 2020 adoptée en décembre dernier par le Parlement (Assemblée nationale et Sénat). Cette Loi de Finances prévoit en effet une hausse des ressources financières de 1,7 milliards pour un budget militaire total de 37,5 milliards d'euros. Si ce budget est en hausse de 4,5% par rapport au budget précédent, est-il toutefois le garant d'un renforcement de la capacité opérationnelle de nos Armées, qui depuis l'opération Sentinelle de 2015 et l'actuelle opération Résilience, sont appelées à intervenir sur le territoire national ?

Cette hausse n'est en soi pas une surprise car la trajectoire budgétaire actuelle se doit de correspondre aux ambitions fixées dans la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025. Ainsi, l'effort de défense pour l'année actuelle est porté à 1,86% du PIB, encore sous l'objectif des 2% visé par le LPM 2019-2025. Cette remontée en puissance des budgets militaires n'est toutefois pas réservée aux seules armées françaises. Jamais, depuis la fin de la guerre froide, les relations internationales n'avaient été le théâtre d'une si forte remilitarisation confortée par une tension du dialogue international. Un constat que souligne l'Agence européenne de défense (AED) qui, parallèlement, s'inquiète de l'absence de coopération militaire européenne ; sans doute la résultante de la divergence, voire de l'opposition, des intérêts des États membres en matière militaire et d'industrie de défense.

La crise financière de 2008 signa un coup d'arrêt des ambitions budgétaires de défense des pays membres et de l'Union européenne avec une baisse de 11% des budgets consacrés aux armées de 2007 à 2017, en particulier dans les chapitres des investissements pour l'équipement et une chute de 22% du budget alloué qui fut observée. Dix ans plus tard, la dynamique s'inverse pour la cinquième année consécutive, avec des dépenses militaires européennes en hausse avec 223 milliards d'euros. Une goutte d'eau au regard des 615 milliards d'euros de la défense américaine. Dès lors, tout citoyen européen et, a fortiori français, est en droit de s'interroger sur la pertinence des choix militaires essentiels préconisés pour répondre aux défis de nos armées pour aujourd'hui et pour demain. C'est bien de l'avenir dont il est ici question au regard des secousses économiques provoquées par la crise sanitaire de 2020 qui, comme le laisse entendre Bercy, pourrait entrainer une récession qui laisse présager un impact redoutable pour les budgets de la grande muette. L'objectif des 2% de la LPM pourra-t-il résister à cette nouvelle tempête ?

Avoir les moyens de ses ambitions

Le budget 2020 est à mettre en parallèle aux dernières déclarations des chefs d'états-majors entendues dans le cadre des auditions parlementaires. Le 6 novembre 2019, le Général François LECOINTRE, chef d'état-major des Armées (CEMA) a pu exposer devant la commission des Affaires Etrangères de l'Assemblée nationale les enjeux qui attendent nos forces : « Aujourd'hui, l'approche globale pose la question de la coordination et des synergies entre les acteurs de la gestion des crises, à l'échelon national comme, à l'échelon international, avec l'Union africaine, l'Union européenne et l'Organisation des Nations unies (ONU) ».

 © : Commission Défense et forces armées de l'Assemblée nationale
© : Commission Défense et forces armées de l'Assemblée nationale

Le CEMA va d'ailleurs plus loin quant aux raisons de cette dynamique de réarmement qu'il définit comme « la conséquence de la dégradation de l'environnement international et de l'ensauvagement du monde, qui s'expliquent eux-mêmes par plusieurs facteurs d'instabilité. Il y a les tensions ethniques, religieuses et économiques, et l'accroissement des déséquilibres démographiques, climatiques et d'accès aux ressources ». Cette prolifération d'affrontements : conflits asymétriques avec le renforcement des groupes paramilitaires faisant abstraction des usages traditionnels de la guerre, l'affaiblissement et le risque accru d'effondrement des États par des actions de déstabilisation constante, les affrontements dissymétriques comme le conflit iranien et enfin la guerre classique où s'affrontent des puissances affirmées, tend à repositionner le rôle et les moyens avec lesquels il est aujourd'hui possible de faire la guerre pour préserver la paix.

De fait, les armées conventionnelles n'ont d'autre choix que d'engager un réassort progressif de leurs arsenaux conventionnels. Un point de vue étayé par le Général Pascal FACON, commandant du Centre de doctrine et d'enseignement du commandement (CDEC) qui déclarait en septembre 2018 devant la commission de la défense à l'Assemblée nationale : « Cette possible reprise des combats de haute intensité nous impose d'augmenter les durées de formation, de nous entrainer dans un environnement où la supériorité aérienne est contestée, de combattre dans une ambiance NRBC, de mettre en œuvre des moyens de sauvegarde face à des moyens d'artillerie ennemis de plus en plus efficaces ».Et pour cause, pour la France, les théâtres d'intervention sont tous azimuts : au Sahel (opération Barkhane) au Liban (FINUL), en République centrafricaine, au Congo (Opération Daman), en Syrie et en Irak (Opération Chammal), en Estonie (eFP), et une présence significative dans plusieurs régions maritimes (Golfe d'Aden, Mer de chine méridionale, méditerranée, Océan Indien). Un déploiement permanent qui n'est pas sans conséquences sur la capacité opérationnelle des hommes et du matériel.

Avec le budget 2020, la provision pour les OPEX passe de 850 millions d'euros en 2019 (contre 450 millions en 2017) à 1,1 milliard confirmant la hausse constante allouée à ces missions. Depuis 2017, près de 10 milliards d'euros de dépenses supplémentaires y ont été consacrés. Une gabegie pour certains, quand d'autres, et en particulier les personnels déployés, y voient le levier indispensable pour mener à bien leurs missions et répondre aux ambitions tricolores. Pour les Armées, l'enjeu de ce budget est, avant tout, de porter l'effort sur un meilleur équipement et un soldat mieux entrainé et protégé. L'objectif affiché par le Ministère des Armées est clair. Il y a urgence à renouveler ou à atteindre de nouvelles capacités opérationnelles : 6,8 milliards d'euros pour la modernisation des principaux programmes d'équipement des trois armées.

Les dépenses consacrées à l'équipement commun doivent également être soulignées. Ce sont 2,9 milliards d'euros qui seront consacrés au renouvellement des besoins (treillis et casques F3, gilets par balles nouvelle génération, 12.000 fusils d'assaut HK416F supplémentaire en replacement des FAMAS). Le matériel terrestre, lui aussi fortement sollicité, rencontre des problèmes récurrents de maintenance et de disponibilité. Peu de véhicules affichent un taux de disponibilité supérieur à 60%, voire avoisinant les 70%, comme les véhicules haute mobilité (VHM) à 71% ou les véhicules blindés de combat d'infanterie (VBCI), à 64%. Or, pour tenir l'ensemble de ses contrats opérationnels, l'armée de Terre doit disposer d'une disponibilité technique de ses matériels terrestres de 70% en France et de 90% en OPEX. Pour l'heure, le compte n'y est pas, et les conséquences de l'immobilisation sont significatives sur le terrain, au regard des canons CAESAr de la Task Force Wagramde l'opération Chammal dont l'usage intensif pose un problème pour la chaine de maintenance.

D'aucuns affirment, à raison, que les confrontations futures se joueront principalement en mers, plaçant les flottes de combat en position centrale des enjeux stratégiques du futur proche. En la matière, la France accuse certaines carences. L'amiral Christophe PRAZUCK, chef d'état-major de la Marine nationale (CEMN) s'en est d'ailleurs inquiété devant les sénateurs en évoquant la nécessité de disposer de 35 frégates pour répondre aux nouvelles contraintes opérationnelles navales :« Il faudrait idéalement avoir qu'une frégate dans le détroit d'Ormuz, une autre dans celui de Bad el-Mandeb, une autre devant la Syrie, une autre encore à proximité de la Libye, en Méditerranée orientale, une autre en Atlantique nord, tout en assurant l'escorte du Charles de Gaulle et la surveillance des approches maritimes au large de Brest et Toulon ». Mais, l'Amiral devra attendre.

Si initialement la Marine nationale devait disposer de 17 Frégates multi-missions (FREMM), cet objectif a été ramené à 8, et compensé par le lancement du programme de Frégates de taille intermédiaire (FTI) lancé en avril 2017 au profit de bâtiments « plus modestes » dont la livraison de 5 frégates interviendra entre 2023 et 2029. Si 6 FREMM ont d'ores et déjà été livrées à la Marine depuis 2012, aucune n'est attendue en 2020. La Marine accueillera toutefois le SNA Suffren, premier de série du programme Barracuda qui viendra renforcer la composante océanique de la dissuasion dont l'effort budgétaire (programme 146) s'élève à 6,9 milliards d'euros d'autorisation d'engagement et 1,9 milliard d'euros de crédits de paiement dont le principal dossier demeure le programme du Sous-marin Nucléaire Lanceur d'Engins (SNLE) de 3e génération qui s'apprête à entrer dans sa phase d'inscription de 5,1 milliards d'euros d'autorisations d'engagement cette année.

À l'heure où la France devient le seul et dernier garant de la dissuasion nucléaire européenne, avec l'avènement tant commenté du Brexit, le budget 2020 doit plus que jamais incarner la remontée en puissance rapide et salutaire des armées, tant sur leur présence intérieure que par les moyens alloués pour la réussite des OPEX. En nommant le budget 2020 « budget de tous les rendez-vous »,la Ministre des Armées Florence PARLY, envoie un message clair aux forces sur la prise en compte des attentes et de la réponse politique apportée. Mais pour les arcanes des finances, la réponse à l'emballement progressif des budgets militaires pourrait bien être d'influencer davantage l'accroissement de la coopération européenne tant souhaitée et attendue à l'instar de l'Armée européenne mais dont l'expérience communautaire a démontré que la fusion des moyens n'est pas toujours synonyme d'économies et d'efficience.

Plus que jamais, la France a un rôle central à affirmer et à jouer pour la sécurité du vieux continent face à la prolifération des conflits asymétriques et des grandes confrontations conventionnelles qui se dessinent de part et d'autre du globe. Seule une armée forte, considérée et respectée sera en mesure de prouver aux gouvernances, la pertinence de sa modernisation et de sa compétitivité opérationnelle enviée.

La crise du Covid-19 vient mettre en exergue le soutien médical apporté par les forces armées. Avec des effectifs qui atteignent environ 15.000 personnes, le SSAaprès plusieurs années de diminution de ses crédits, va les voir augmenter en 2020 de 17% et sa masse salariale renforcée de 22%. C'est peu dire qu'il y avait urgence. En 2018, le taux de projection des équipes médicales sur les théâtres d'opération (OPEX et OPINT) était de 106% malgré l'apport des réservistes et de 200 % pour les équipes chirurgicales, en particulier les chirurgiens et les médecins des forces (audit de la commission de la défense nationale et des forces armées de l'Assemblée nationale sur le budget 2020).

Le SSA fonctionne donc en tension constante et les principales difficultés rencontrées demeurent encore et toujours liées aux ressources humaines. Pour pallier ces difficultés, le SSA et le Ministère des Armées s'est engagé dans une ambitieuse campagne de recrutement, en particulier de médecins des forces et de chirurgiens contractuels ; une stratégie qui se heurte à la réalité de la profession et à la concurrence des parcours professionnels offerts par le secteur privé. En d'autres termes, l'hôpital public saturé par le Covid-19 s'est vu renforcé par un système de santé militaire lui aussi particulièrement sous tension. Pourtant, le SSA a activé cinq de ses huit Hôpitaux d'instruction des armées (HIA) à savoir Bégin, Percy, Saint-Anne, Laveran, et Clermont-Tonnerre, qui disposent d'une capacité d'accueil d'une centaine de lits dont 40 de réanimation, réservés aux cas Covid-19.

© : Ministère des Armées
© : Ministère des Armées

Jusqu'où pourra tenir la logique du bandage militaire sur la plaie civile ? La crise sanitaire va-t-elle avoir raison des logiques budgétaires minimalistes qui ont jadis, et aujourd'hui encore, prévalu à la tête de l'État ? Qu'adviendra-t-il de nos Armées et des services comme celui du SSA en cas de déclenchement d'un théâtre d'intervention extérieur massif couplé à une crise intérieure comme celle d'aujourd'hui ? Si pour l'heure ces interrogations ne trouvent pas de réponses viables, elles viennent créer le doute, pour ne pas dire jeter le discrédit quant aux choix budgétaires d'hier et de demain pour nos Armées. 

Principaux équipements militaires attendus pour 2020

Source : Ministère des Armées

Marine nationale :

  • Livraison du SNA Suffren
  • 2 hélicoptères Caïman Marine
  • Rénovation de deux ATL2
  • Lot de missiles Aster pour frégates multi-missions de défense aérienne
  • 19 torpilles lourdes ARTEMIS

Armée de l'Air :

  • 2 avions de surveillance maritime AVSIMAR
  • 3 avions de guet aérien E-2D Hawkeye
  • 2 hélicoptères NH90
  • 2 avions de transport A400M Atlas
  • 4 premiers Jaguars
  • 1 avion ravitailleur C-130J
  • 1 système de drones Reaper
  • 1 avion de transport et de ravitaillement MRTT Phénix
  • 2 Mirages 2000 D rénovés
  • 4 C-10H rénovés

Armée de Terre :

  • 128 nouveaux Griffons
  • 100 nouveaux véhicules tactiques polyvalents
  • 1 système de drones tactiques
  • 50 postes de missiles moyenne portée

Les opinions exprimées dans ce texte n'engagent que la responsabilité de leur auteur.

© Tous droits réservés, Paris, Ambassadeurs de la Jeunesse, 2020.

Comment citer cette publication : 

Florian Bunoust-Becques, « Covid-19 : Les Armées en renfort mais avec quels moyens ? », Ambassadeurs de la Jeunesse, 02 avril 2020.