City of Black Gold: Oil, Ethnicity and the making of modern Kirkuk

03/11/2021

Recension effectuée par Maxime COCHEUX, analyste au sein du département Proche, Moyen-Orient & Afrique du Nord de l'Institut d'études de géopolitique appliquée

Ouvrage écrit par Arbella Bet-Shlimon, paru chez Stanford University Press, Californie, Mai 2019, 296 pages.


La recension n'engage pas la responsabilité de l'auteur de l'ouvrage. 


L'ouvrage intitulé City of Black Gold: Oil, Ethnicity and the making of modern Kirkuk, a été écrit par Arbella Bet-Shlimon et s'inscrit dans la lignée des nombreux ouvrages existants portant autant sur la ville de Kirkouk au nord de l'Irak, que la littérature plus généraliste sur des dimensions internes au pays comme le pétrole, la guerre du golfe ou les conflits ethniques et culturels.

Arbella Bet-Shlimon est une historienne du Moyen-Orient moderne, membre adjoint du corps professoral du Département des langues et civilisations du Proche-Orient affilié au Centre du Moyen-Orient de Jackson School. Au cours de ses recherches et de son enseignement, elle s'est notamment concentrée sur la politique, l'économie et la société de l'Irak du XXe siècle à nos jours, ainsi que sur l'ensemble de la région du golfe Persique. Elle s'est aussi spécialisée sur l'histoire urbaine et ses conséquences dans la région du Moyen-Orient. Auteure de nombreux articles de recherche comme The Politics and Ideology of Urban Development in Iraq's Oil City: Kirkouk, 1946-58 (Études comparatives sur l'Asie du Sud, l'Afrique et le Moyen-Orient 33, n° 1 (2013) pp. 26-40) ou Au-delà de Bagdad: Écrire une histoire de la périphérie irakienne (Arab Studies Journal 23, n° 1 (2015): pp. 239-41), il s'agit ici de son premier livre comme aboutissement d'un travail de recherche de plusieurs années. Arbella Bet-Shlimon, diplômée de l'université d'Harvard en 2012, a reçu notamment en 2013 le prix de la meilleure thèse américaine sur l'Irak médiéval ou moderne par The Academic Research Institute in Irak puis en 2017, elle a remporté un Distinguished Teaching Award en tant que lauréate des Prix d'excellence de l'université de Washington [1].

Kirkouk est une ville située dans le Nord du pays qui est divisée et disputée depuis la création de l'Irak et qui représente le centre urbain le plus multiethnique de la région. Considérée comme l'un des plus grands centres pétroliers de cet État, elle a toujours été source de convoitise pour son contrôle. Depuis la chute du régime de Saddam Hussein, la ville et sa région sont souvent le théâtre de vives tensions voire d'affrontements entre les différentes communautés qui y vivent, entre les Kurdes, les Arabes, les Turkmènes mais aussi des minorités plus petites telles que les Assyriens ou les Juifs. Depuis 2012 la principale source de conflit oppose le nouveau gouvernement irakien au gouvernement régional du Kurdistan (GRK) qui entraîne de nombreux accrochages militaires, fusillades, attentats, bombardements et prises d'otages comme le souligne dans son article Allan Kaval [2].

Mais le but du livre écrit par Bet-Shlimon est de montrer comment le pétrole et l'urbanisation ont fait de cette diversité ethnique une pratique politique à Kirkouk. En effet, ville multilingue devenue le centre de l'exploitation pétrolière en Irak, l'auteure remet en cause les origines des tensions sectaires abordées par les historiens et qui seraient présentes depuis toujours et auraient été instrumentalisées par le pouvoir. Au contraire et avec une perspective historique nécessaire et inévitable Arbella Bet-Shlimon soutient avec force tout au long de son livre que c'est la croissance urbaine alimentée par le pétrole et la consolidation de l'État sous la domination britannique qui a ethnicisé le plus la culture politique des Kirkoukis. Ainsi, à travers les six chapitres qui composent l'ouvrage, l'auteure souligne à de multiples reprises comment les interventions extérieures ont favorisé des épisodes de conflits urbains alors que les membres des divers groupes ethniques, culturels et religieux ignoraient ces aspects lors de leurs débats politiques. Par ailleurs il est important de noter que cette histoire complète de la ville de Kirkouk n'a pas été si simple à réaliser car la volonté depuis les dernières décennies pour chaque communauté de revendiquer cette ville, son histoire et ses champs pétrolifères ont entrainé la circulation de nombreux documents frauduleux tandis que d'autres sont brûlés ou cachés. Bien qu'elle ne soit jamais allée à Kirkouk même pour réaliser ses recherches, l'auteure s'est appuyée sur de nombreux contacts sur place ainsi que des collections d'archives au Royaume-Uni, en Grèce, aux États-Unis et sur des mémoires et sources en arabe et turque. La richesse de ces sources permet au lecteur d'appréhender certaines périodes avec des exemples précis et variés et de profiter de nombreuses cartes d'illustrations ou de photos d'époque afin de mieux saisir les différents enjeux.

Les deux premiers chapitres portent sur la formation de l'Irak après la chute de l'Empire Ottoman et de son administration grâce au mandat des britanniques mis en place après la Première Guerre mondiale par la SDN. Kirkouk est une ville qui existe depuis le IIIe millénaire avant notre ère et qui a accueilli de nombreuses civilisations. Ville importante pour la communauté Assyrienne, la chrétienté s'y est fortement développée sous l'Empire sassanide avant de tomber au VIIème siècle sous le califat islamique et l'empire ottoman qui fonda Bagdad plus au Sud. Appartenant au « vilayet » [3] de Mossoul, Kirkouk possède des minorités kurdes, assyriennes, arabes et turkmènes profondément implantées mais qui se mélangent facilement grâce aux mariages et le multilinguisme. Les élites locales sont variées et solidaires même si les rivalités entre l'Empire ottoman avec les Perses conduisent à une certaine instrumentalisation des familles kurdes entre les tribus, tandis que les Anglais et les Français cherchent à se mettre d'accord sur le partage de la région grâce aux Accords Sykes-Picot puis la conférence de San Remo en 1920. L'enjeu est donc de montrer que Kirkouk, depuis sa création abrite de nombreuses communautés différentes mais imbriquées entre elles. Les rivalités démontrées sous la fin de l'Empire ottoman puis le mandat britannique sont souvent alignées sur des logiques de réseaux de patronage avec des notables fidèles à Bagdad, Istanbul ou envers les Britanniques selon leurs intérêts. À la fin du premier conflit mondial, certaines élites Kurdes sont favorables aux anglais qui promettent la création du Kurdistan tandis que la Turquie influence les Turkmènes pour le rattachement de la province à Istanbul, sur fond d'intérêt pétrolier. C'est par cet exemple dans le chapitre 2 que l'historienne montre que la politique du favoritisme a parfois déclenché les premières manifestations d' « un sectarisme soudain ». Les changements répétés des relations privilégiées entre communautés créent des altercations entre ces dernières et à l'intérieures de celles-ci pour savoir si Kirkouk doit s'intégrer dans un pouvoir centralisé ou non. L'un des premiers événements dramatiques voient l'affrontement entre les troupes Assyriennes catholiques envers les autres communautés au sein de la ville, à l'époque où la SDN utilise le concept de race pour comprendre le multilinguisme et rattacher Kirkouk à Istanbul ou Bagdad.

Entre les années 30 et 50, Kirkouk connait une production pétrolière et une croissance urbaine très importante sous l'égide de l'IPC (Iraq Petroleum Company). Le rattachement de la province par la SDN à Bagdad a permis de renforcer le pouvoir irakien et la communauté arabe tandis que le mandat anglais prend fin en 1932 même si ces derniers conservent une influence non négligeable, en partie grâce à l'IPC. Les chapitres 3 et 4 se concentrent donc sur les opérations de l'IPC pour créer de nouveaux quartiers dans la ville et accueillir les populations rurales, principalement kurdes et arabes. La richesse apportée par le pétrole a permis de moderniser la ville influant les productions culturelles des communautés faisant de « l'or noir » le symbole d'une renaissance économique, culturelle et politique. Bet-Shlimon présente dans le corps du livre la riche histoire sociale du pétrole grâce aux archives de la compagnie britannique, de la province, des archives nationales, des entrevues et de témoignages. Durant cette période, là-encore, Kirkouk réaffirme son identité non-sectaire lorsqu'en 1946, une grève des travailleurs issus de toutes les communautés portée par le Parti communiste irakien éclate. Avec une augmentation de la population qui passe de 25 000 dans les années 20 à 127 000 en 1957, les rivalités communautaires se cristallisent plutôt autour des politiques mises en place par le gouvernement irakien ou la compagnie pétrolière anglaise. En effet la communauté Turkmène, plus riche et privilégiée dans les emplois n'est plus majoritaire suite à l'exode rural et se sent menacée face aux ouvriers arabes et kurdes plus pauvres. D'autre part, pour consolider son pouvoir face au Parti communiste et contrecarrer l'influence anglaise, la monarchie irakienne entreprend une arabisation de la région en ethnicisant les emplois, en imposant la langue arabe à l'école et en promouvant « un urbanisme scientifique » pour limiter l'inter-communautarisme, ce qui va créer de vives tensions. Par conséquent comme l'évoque Young dans sa critique [4], ces arguments évoquent explicitement la notion de Watts présentant les hydrocarbures comme un complexe social et institutionnel plutôt qu'économique. Toutefois l'on pourra tout de même regretter dans ces deux chapitres la mise à l'écart de l'étude de certaines communautés comme celles des Assyriens ou des Juifs même si elles sont plus minoritaires ainsi que tout le processus mis en place par la monarchie à l'époque pour affirmer son autorité dans le reste du pays. Cela aurait pu permettre de voir si Kirkouk s'inscrivait dans une continuité ou non dans le sort des différentes communautés. Il est également dommage que la question du sunnisme et du chiisme ne soit pas abordé dans le processus de l'affirmation de la communauté arabe à cette époque.

Enfin dans les deux derniers chapitres, Arbella Bet-Shlimon se concentre sur les conséquences de cette dynamique de changement de domination ethnique liée à l'exploitation du pétrole. Elle étudie notamment les facteurs et les causes de la violence urbaine présente à Kirkouk et les villes alentours dans le contexte de la révolution de 1958 et le renversement de la monarchie hachémite par Qasim puis sous le régime baasiste après 1968, avec Al-Bakr puis Saddam Hussein. Les différents cycles de violences entre les communautés kurdes et turkmènes sont de plus en plus fréquents mais reposent sur une position socio-économique, une lutte des classes, correspondant de plus en plus à l'identité linguistique et ethnique. Cette lutte repose aussi sur la volonté de paraître le plus fidèle possible au gouvernement arabe qui tente à l'époque de réglementer les populations comme des qawmiyyat (nationalités). En parallèle des luttes intestines entre le régime de Qasim, le parti Baas et le PC pour prendre le pouvoir, les campagnes d'arabisation se poursuivent et la communauté Turkmène s'intègre, malgré le départ des opposants en Turquie tandis que le conflit avec le PDK s'intensifie. Ce phénomène est encore plus intense lors de la prise du pouvoir en 1968 du parti Baas où les Kirkoukis n'ont d'autre choix que de se conformer, s'exiler ou résister. Lorsque Hussein prend le pouvoir, il crée des forces paramilitaires qu'ils lui sont fidèles comme la Garde Républicaine dont une division est maintenue à Kirkouk et s'entreprend à résoudre le problème kurde et des autres minorités contestataires définitivement avec le génocide d'Anfal en 1988. Avec les Accords d'Alger de 1975, signés avec l'Iran, les combattants kurdes, les peshmergas, sont obligés de se replier dans les montagnes du Nord ou changer de nationalité pour rester en Irak. La création de routes dans Kirkouk, la destruction d'anciens quartiers pauvres kurdes obligent les populations à s'exiler tandis que les terres sont confisquées et attribuées aux populations arabes. Ainsi si la violence entre la communauté arabe et kurde continue lors de la guerre du Golfe de 91 jusqu'à aujourd'hui comme l'évoque l'auteure, cette dernière bien qu'ethnique est mise en place par l'État et ne résulte pas d'une violence intercommunautaire propre à la ville de Kirkouk, si bien que de nos jours le multilinguisme est encore présent et que la population kurde revient dans la région depuis la chute de Saddam Hussein en 2003.

Parmi les faiblesses de cette dernière partie du livre, l'une d'elles concerne l'étude très rapide des changements de pouvoir à partir de la chute de la monarchie en 1958. Même si le but est de percevoir les répercussions directes sur les différentes communautés de Kirkouk, le manque de précisions et les allers retours entre les dates peuvent perdre un lecteur novice dans l'histoire de l'Irak, notamment dans les motivations de la part des différents partis pour prendre le pouvoir. Il semble également dommage que l'étude prenne fin avant la chute de Saddam Hussein en 2003 bien que les guerres du Golfe soient rapidement évoquées dans la conclusion générale. En effet, le génocide est brièvement évoqué ainsi que la formation du gouvernement régional du Kurdistan et les conséquences de l'invasion des États-Unis dans les années 2000. Mais cela reflète malgré tout cette rigueur d'analyse de sources historiques tout au long du livre, en laissant de côté l'étude d'une période trop contemporaine.

Comme l'évoque Young dans sa critique [5], l'excavation de l'histoire de Kirkouk et de sa géographie est un véritable défi compte tenu des sources historiques disponibles. L'auteure elle-même évoque avec prudence certaines d'entre elles lors de ses analyses et explique comment de nouvelles sources pourraient dans quelques années approfondir ce travail voire apporter de nouvelles critiques aux différents enjeux abordés. En effet de nombreuses archives datant de l'époque ottomane restent encore inexploitées, tandis que les archives municipales de la ville ont été détruites lors de l'invasion américaine de 2003. De même certaines sources du parti Baas ont été confisquées pour le moment par l'État Américain vis-à-vis de la sécurité nationale alors qu'elles pourraient révéler de nombreux éléments sur les politiques d'arabisation mises en place. Quoi qu'il en soit l'ouvrage d'Arbella Bet-Shlimon permet de montrer que l'affrontement entre les différentes communautés présentes dans la région de Kirkouk est principalement dû à l'interaction de ces dernières avec les puissances étrangères comme la Grande-Bretagne, la Turquie ou l'État central irakien en construction. Le potentiel économique apporté par le pétrole a permis de cristalliser ces tensions et ces affrontements intercommunautaires même si ces derniers reposaient généralement plus sur des rivalités politiques, économiques ou d'influence que des problèmes de langue ou culturel. Cette idée de sectarisme s'est surtout accrue à cause des politiques britanniques et irakiennes (idée de race, de nationalité) qui ont séparé les communautés sur une identité ethnolinguistique.

BIBLIOGRAPHIE

  • Département d'Histoire de l'université de Washington : Arbella Bet-Shlimon | Department of History | University of Washington
  • KAVAL Allan, Kirkouk histoire d'une ville disputée, Les Clés du Moyen-Orient, le 07/03/18
  • YOUNG Gabriel, Review of city of Black Gold, Arab Studies Journal, Printemps 2020

[1] Département d'Histoire de l'université de Washington : Arbella Bet-Shlimon | Department of History | University of Washington, consulté le 21/02/21.

[2] KAVAL Allan, Kirkouk histoire d'une ville disputée, Les Clés du Moyen-Orient, le 07/03/18, Kirkouk, histoire d'une ville disputée (lesclesdumoyenorient.com), consulté le 21/02/21.

[3] Le Vilayet était une subdivision administrative sous l'Empire Ottoman.

[4] YOUNG Gabriel, Review of city of Black Gold, Arab Studies Journal, Printemps 2020, Jadaliyya - Review of City of Black Gold: Oil, Ethnicity, and the Making of Modern Kirkuk, consulté le 21/02/21.

[5] Idem.