Déclassement industriel et incohérence du système économico-financier : la Covid-19 comme révélateur

06/04/2021

Samy Frifra, responsable de la Commission Intelligence & Diplomatie économiques de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, s'est entretenu avec Raphaël Rossello, banquier d'affaires. Il assiste quotidiennement des PME et ETI en France et en Europe. Son dernier ouvrage, paru en août 2020 aux éditions Mareuil, s'intitule « L'opportunité du Covid-19 ».

Comment citer cet entretien

Raphaël Rossello, « Déclassement industriel et incohérence du système économico-financier : la Covid-19 comme révélateur », Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Avril 2021. URL : cliquer ici


Même si le processus a débuté à la fin des années 80, la crise sanitaire a révélé le déclassement industriel de la France. Son incapacité à concevoir un vaccin alors qu'elle dispose d'un fleuron de l'industrie pharmaceutique (Sanofi) est le symbole ultime de ce délitement.

Simultanément, la crise liée à la Covid-19 a permis de révéler l'incohérence du système financier mondial. Les marchés financiers sont totalement déconnectés de l'économie réelle et pulvérisent tous les records. A contrario, les dettes publiques de nombreux pays occidentaux n'ont jamais été aussi importantes. Les Banques Centrales tiennent à bout de bras cette irrationalité, tout en espérant un retour rapide de la croissance. Malheureusement, la croissance vertueuse n'est plus une réalité. Depuis le début des années 90, et plus encore avec la crise des subprimes de 2008, la croissance n'est rendue possible qu'avec de l'endettement.

Samy Frifra - Le poids de l'industrie dans le PIB français n'est plus que de 10%. La France est très nettement devancée par l'Allemagne, mais aussi par l'Italie et l'Espagne. En 2019, le niveau européen se situait à 15%. Quelle analyse faites-vous du délitement de l'appareil industriel français au cours des 40 dernières années ?

Raphaël Rossello - Il y a une raison structurelle à ce délitement de l'appareil industriel français. Le capitalisme français est beaucoup moins familial que ne le sont les autres pays européens (Allemagne, Italie du Nord, Espagne, Angleterre, Pays-Bas). Quand une entreprise française arrive à maturité en lien avec l'âge de son fondateur, il y a moins de possibilités, en France que dans les autres pays cités précédemment, de transmettre son entreprise à des entrepreneurs.

Il y a un ensemble de raisons structurelles (fiscales, sociétales) qui fait que l'entrepreneur français à moins de possibilités de vendre à un groupe industriel que de vendre à un investisseur financier.

Dans les deux cas de figure, pour les mêmes raisons qui sont structurellement non favorables à la transmission d'entreprise, la tentation de ce nouvel actionnaire sera de délocaliser l'activité (en Asie ou Europe centrale) et de garder une activité dont le mot célèbre est « Fabless » (en français « sans usines »).

Je possède en portefeuille un client dans le textile qui est dans cette situation. Aujourd'hui il ne fait plus que la conception et la supply-chain en France. La matière première est faite en Asie et l'assemblage entre le Maghreb et l'Europe centrale. Dans le même temps son confrère en Castille, Catalogne, Piémont ou en Bavière aura vendu sa société à un groupe familial légèrement plus grand que lui et qui a conservé les activités de production et d'industrialisation dans
ces pays.

S.F - Ce problème français est-il irréversible ou est-il encore possible de changer le capitalisme français afin de le rapprocher de celui de ses voisins européens ?

R.R - Cette question nous amène à discuter d'un sujet dont je traite abondamment dans mon livre, qui est l'adéquation du coût du capital au type d'activité industrielle qui pourrait être réindustrialisé. La réintroduction de certaines productions n'est pas liée à des problèmes techniques ou règlementaires, mais soulève le problème du coût du capital. Si l'on souhaite sur un produit comme le masque de chirurgie dégager les contraintes de rendements que les fonds d'investissement demandent actuellement en France et en Europe alors ce n'est pas compatible. En France, on peut faire du textile, mais on obtiendra une rentabilité intrinsèque qui sera de l'ordre de 3 à 4% des capitaux investis. Une rentabilité que je trouve honorable mais vous ne trouvez pas de capital en Europe qui soit en adéquation avec ce type de performance.

La barrière est politique et au niveau européen. Des investisseurs gouvernementaux appelés aussi « fonds souverains » (en France, la BPI est un fonds souverain) ne peuvent pas investir en capital dans une activité au rendement aussi faible. Elle ne peut donc pas le faire, car elle serait inquiétée par les autorités européennes au motif que la concurrence ne serait plus pure et parfaite.

Aujourd'hui, pour être compatible avec les contraintes économiques modernes, le coût du capital doit être d'environ 10% pour une activité industrielle. Une telle contrainte est handicapante sauf quand il existe un capitalisme familial, type Allemagne ou Italie du Nord, qui ne réfléchit pas en niveau de performance mais privilégie la pérennisation de l'appareil industriel.

S.F - En juin 2001, Serge Tchuruk (PDG d'Alcatel), souhaitait que le géant du télécom devienne « une entreprise sans usine », ce que l'on appelle en anglais le « Fabless ». Mise à part le secteur des semi-conducteurs, ce concept qui sous-entend que la valeur ajoutée est dans les centres de R&D et non dans les usines, a été une des principales erreurs des dirigeants des grandes firmes françaises. Aujourd'hui, 85% de la R&D se fait dans le secteur industriel. Comment expliqueriez-vous le manque d'intérêt des élites dirigeantes françaises pour l'industrie manufacturière ?

R.R - Toute l'activité économique a été associée à la loi de la spécialisation internationale de travail. On a considéré qu'elle était la panacée universelle et que chacun dans son pays allait maîtriser un produit pour qu'il soit le plus parfait possible.

Les autres pays (Asie et Europe centrale), et non la France, ont parfaitement compris que l'on ne peut pas faire de la R&D indéfiniment sans être en étroite relation avec la production. La PME ou ETI classique, dans laquelle il y a le bureau d'étude qui se trouve au-dessus de l'atelier de production, permet un véritable enrichissement.

Je vais vous partager une anecdote emblématique d'un grand industriel d'Europe du Nord fabriquant de pompe à ultra vide (concurrent d'Alcatel à l'époque). Lors de la visite de l'une de leurs usines, on m'avait dit : « nos machines sont les meilleures du monde parce que nous avons conservé dans le cycle de production des interventions humaines qui contribuent à l'amélioration de notre R&D. Il n'est pas question de transmettre cela à la Chine, car le jour où on leur dira que c'est là que se fait la performance alors on sera mort ».

En France, ce savoir-faire, nous l'avons gaspillé. Le système le moins mauvais reste le système capitaliste même si je regrette une forme de déviation. Nous n'avons pas compris, à l'inverse de nos voisins Italiens et d'Europe du Nord, qu'il n'existe pas de R&D désincarnée. La R&D doit se nourrir d'un dialogue avec la main d'œuvre de production. Un ouvrier est lui-même source d'interrogation, qui peut amener à une innovation.

S.F - Alcatel, Alstom, Technip sont tant d'entreprises d'intérêt national qui ne sont plus sous contrôle français. Ces scandales industriels n'ont pas pu être évités malgré les lanceurs d'alertes et les outils dont disposaient les gouvernements successifs (Décret Montebourg du 10 mai 2014). Dans quelle mesure le pantouflage (les liens étroits entre le secteur public et privé) et le manque de patriotisme économique sont-ils les faiblesses d'un capitalisme français en perte de vitesse ?

R.R - Pour ma part, je refuse d'être cynique, mais quand je parle à certains de mes confrères ou à des hauts-fonctionnaires français et étrangers on est dans le cynisme. Une des grandes différences entre le banquier d'affaires de mon niveau et le banquier d'affaires du CAC 40 ou du Dow Jones réside dans le fait que ces derniers peuvent être cyniques alors que mes clients ne peuvent pas l'être.

Je considère que la grande différence entre mon domaine de l'économie réelle et le domaine de ce que je définirais comme un « cloud financier » est que ce dernier est le « cloud du cynisme ». Derrière ce monde, il n'y a pas de réflexion tel que vous la posez dans votre question dans la mesure où nous sommes dans un temps politique et donc électoral. Nous sommes dans un monde au sein duquel tout va extrêmement vite, entrainant une problématique de la gestion du temps. Quel est le temps dans lequel s'inscrit notre réflexion ? Ce principe du temps tel que je le perçois dans les sphères du pouvoir est l'urgence. Dans l'urgence, on entre dans des process de négociation que mes camarades des grandes institutions financières internationales maîtrisent à la perfection.

Aujourd'hui, nous allons deux à trois fois plus vite dans les processus de décision qu'il y a trente ans. J'appartenais à une génération au sein de laquelle nous devions disposer au minimum d'un an pour apporter une solution à une entreprise. De nos jours, l'ensemble des acteurs de mon métier me demande s'il est possible de sortir un projet en trois mois. Ce à quoi je réponds qu'il est dangereux de le faire.

Si l'on revient à ce « cloud du cynisme », on peut dire qu'ils sont dans une logique qui est le rendement instantané. Depuis 20-30 ans, je reproche aux gestionnaires français de ne pas avoir pris le temps de résister.

S.F - Le manque de résistance ne vient-il pas de la scission qui existe entre les dirigeants français (entreprises du CAC 40 et SBF 120) et l'économie réelle ? De nos jours, beaucoup d'entre eux viennent des Grands Corps d'État. Or, les premiers grands chefs d'entreprise des fleurons industriels français des années 70- 80 connaissaient le monde de l'entreprise et toutes ses caractéristiques. Aujourd'hui, ces grands dirigeants sont minoritaires. Je distingue les dirigeants des grands groupes français des dirigeants de PME ou ETI qui sont quant à eux connectés à l'économie réelle puisque, pour la majorité d'entre eux, ils ont créé l'entreprise dans laquelle ils travaillent au quotidien.

R.R - Ni vous ni moi, nous ne pourrons changer la nature humaine. Néanmoins, votre génération peut changer de façon progressive ce qui se passera au cours des vingt prochaines années.

Soit vos collègues, les professeurs et les gens que vous allez rencontrer à court terme (3-5 ans) pensent que le monde économique occidental y compris la France peut continuer dans ce que j'appelle « une croissance artificielle » soit ils ne l'admettent pas. Vous, moi et d'autres personnes devons prendre à cœur de reconnaître que les vertus des 250 années qui viennent de s'écouler ne se reproduiront pas dans les 25 prochaines années.

Les élites dirigeantes ont été, au cours des 30 dernières années, littéralement aspirées par le monde de la finance. Quand vous êtes au 46ème étage d'une tour de Manhattan sud, qu'il y a 350 personnes autour de vous sur leurs écrans d'ordinateur et que sur un clic vous envoyez des milliards de valeurs alors vous avez le sentiment d'avoir un droit de vie et de mort sur des acteurs économiques y compris sur certains pays.

Il y a eu une fracture dans la mesure où cet univers très conceptuel, virtuel, mathématisé, donne le sentiment d'une maîtrise sur tout y compris sur l'homme. La finance ayant horreur de l'imprévision, veut absolument que le comportement humain soit le plus prévisible possible.

Ma génération a vu naître et grandir l'idée que la croissance autonome et quasi magique allait se perpétuer. Or, il faut cesser de croire dans la vision utopiste que la mondialisation allait tous nous enrichir. Pensez que 60% de la population active mondiale vit dans le secteur « informel » selon le dernier rapport de l'office internationale du travail. Sorte de zone de non droit et de non-respect de l'être humain, alors il faudra réindustrialiser les zones qui ne le sont plus afin de stabiliser l'emploi et de faire en sorte que tout cela ne se termine pas en affrontement.

On ne pourra convaincre les élites que si elles réalisent la zone de risque dans laquelle elle se trouve.

S.F - Du côté économique, la Banque Centrale Européenne pratique, depuis 2015, ce que l'on appelle le Quantitave Easing. Au printemps 2020, pour faire face à la crise économique, elle décide un nouveau plan d'injection de liquidités de 1800 milliards d'euros (PEPP). Au total, ce sont près de 6000 milliards d'euros qui ont été injectés par la BCE soit près de la moitié du PIB de la zone euro et avec des résultats plus que mitigés sur la croissance. Même constat outre-Atlantique avec la FED. Cette pratique a essentiellement permis la création d'une importante bulle des marchés financiers (Tesla en est l'exemple parfait) et d'une zombification de l'économie réelle (les mauvaises entreprises ne font plus faillite). Partagez-vous ce constat et quel regard portez-vous sur cette politique interventionniste des Banques Centrales qui ont entraîné une administration de prix des actifs financiers ?

R.R - Ce qui a été fait par les banques centrales pour faire face à la pandémie était indispensable. En mars 2020, il n'y avait pas d'autres choix. Cependant, il y a une alternative concernant l'éventuel cantonnement par la BCE d'une partie des dettes publiques. En effet, elle a donné trop de facilités en expliquant aux banques primaires qu'elle interviendra pour racheter une partie significative de ces emprunts publics. Si on facilite ainsi leur devoir de rigueur on se dirige vers un excès de complaisance. Toutes les chaînes de décision (les gouvernements, les banques centrales nationales et la BCE) sont rentrées désormais dans un principe de facilité.

Étant dans une recherche de croissance perpétuelle, nous sommes dans un processus qui ne pourra jamais se rembourser étant donné sa dépendance à l'endettement lui-même perpétuel. Christine Lagarde indique qu'elle ne monétise pas la dette, mais cette affirmation est incorrecte. Elle ne la monétise pas en première instance, ce qui est illégal, mais elle la monétise dès que des banques ont acheté les titres puisqu'elles les rachètent sur le marché secondaire.

La présidente de la BCE tient un discours juridiquement correct, mais globalement faux parce que le mot de croissance est celui qui justifie que l'on puisse injecter des liquidités et que cette croissance permettra de rembourser la dette.

Néanmoins, on oublie d'indiquer que la croissance, depuis 50 ans, ne vit que de l'endettement. Si l'on veut que la comptabilité nationale soit exacte et sincère, il faut toujours déduire les éléments négatifs qui se rapportent à un agrégat. Dans notre situation, les éléments négatifs de la croissance, c'est l'endettement requis pour l'obtenir. Cette constatation constitue le point de départ de la prise de conscience.

S.F - Le calcul de la croissance et donc du PIB repose principalement sur la consommation des ménages, des entreprises et de l'État. Actuellement, beaucoup de débats portent sur l'annulation ou non de la dette publique qui s'élève à plus de 120% du PIB. Cependant, le réel problème, aujourd'hui, n'est-il pas l'endettement du secteur privé et plus précisément des entreprises françaises ? La dette privée s'élevait avant la Covid-19 à 140% du PIB et on estime qu'elle serait proche aujourd'hui des 155%. Selon vous, le niveau d'endettement des entreprises françaises n'est-il pas l'une des principales raisons de l'impossible retour de la croissance à court terme que le gouvernement souhaite ardemment ?

R.R - Les taux d'intérêt étant nuls voire négatifs, alors le coût de toutes les dettes est dérisoire. Le problème est de savoir si les États et les entreprises seront en mesure de pouvoir rembourser leurs endettements respectifs.

Concernant la dette publique, son annulation est impossible pour plusieurs raisons. Premièrement, l'Allemagne n'acceptera jamais une telle pratique qui leur a coûté historiquement 50 ans de misère et 20 millions de morts. Je peux vous assurer que ces chiffres sont encore gravés dans leur esprit. Deuxièmement, si vous annulez la dette, il faut savoir que le lendemain de cette décision il n'y aura plus d'investisseurs pour souscrire les nouvelles émissions de dette requises pour alimenter la croissance. Le seul qui pourra y souscrire sera de nouveau la BCE et elle stockera ces obligations au sein de son bilan. Je doute que cela puisse tenir encore pendant 20 ans.

Depuis toujours, la dette publique peut être « roulée ». En revanche concernant la dette privée, le problème est très aigu. Pour pouvoir la rembourser, les entreprises devront augmenter leur taux de profit dans un contexte de croissance nulle. La seule variable d'ajustement permettant cette augmentation du taux de profit est l'emploi. On revient ainsi à ce dont nous discutions au début de l'entretien. L'entreprise décidera de délocaliser, ce qui soulève la problématique de l'équilibre social en France.

Pour conclure, qu'il s'agisse de dette publique ou privée, l'absence historique de croissance rend leur remboursement très difficile. Malheureusement, un tel discours sera refusé par tout l'écosystème des activités de conseil vivant confortablement de cet endettement généralisé.