Sainte-Sophie : les conséquences culturelles nationales et internationales du changement de statut

07/10/2020

Romain Bertolino, Directeur général de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, s'est entretenu avec Jean-François Pérouse, ancien directeur de l'Institut français des études anatoliennes (Ifea).

Comment citer cet entretien :

Jean-François Pérouse, « Sainte-Sophie : les conséquences culturelles nationales et internationales du changement de statut », Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Octobre 2020. URL : https://www.institut-ega.org/l/sainte-sophie-les-consequences-culturelles-nationales-et-internationales-du-changement-de-statut/



Romain Bertolino - Dans quelle mesure ce changement de statut représente une concurrence significative à l'aura religieuse de l'Arabie Saoudite ?


Jean-François Pérouse - Je ne pense pas qu'il s'agisse là de l'effet principal, ni même de l'un des effets envisagés ou escomptés de cette décision à visée d'abord interne, qui a une histoire et une chronologie en définitive très turques. On peut cependant considérer cette dimension internationale de l'affaire comme un effet collatéral possible, auquel les initiateurs de cette décision n'ont sans doute pas pensé, en tout cas à relire leurs propos et leurs argumentaires. En effet, la diplomatie turque dispose de bien d'autres leviers d'action pour gêner aux entournures l'Arabie Saoudite dans le collimateur turc depuis des années déjà : l'affaire Jamal Khashoggi (journaliste assassiné - et disparu - fin septembre 2018 dans les locaux du Consulat général saoudien à Istanbul) comptant parmi les leviers plus efficacement exploités. Sans parler des dossiers qatari, yéménite, est-méditerranéen, palestinien, égyptien ou libyen...


Par ailleurs, il faut souligner qu'il n'y a pas de volonté turque de rivaliser sur le terrain de la légitimité ou de l'autorité « religieuse » avec l'Arabie Saoudite (ou avec l'Egypte d'ailleurs). En effet, la Turquie de Recep Erdoğan continue à avoir une vision très turco-ottomane (et dans une moindre mesure turco-seldjoukide) de l'histoire de l'Islam, qui demeure centrée sur les territoires que Seldjoukides et Ottomans ont, un temps, régis. Autrement dit, une vision qui demeure passablement balkano-anatolienne, parfois teintée d'une sympathie « Frères Musulmans » de circonstance, qui ne peut qu'irriter l'Arabie Saoudite.


Ce qui n'empêche pas la Turquie de se positionner depuis quelques années comme le défenseur des droits vivement dénoncés comme bafoués des Musulmans du monde entier, au-delà du seul « monde arabe ». L'efficace logistique humanitaire turque, doublée d'une politique de communication globale impressionnante, prétend se porter au secours des Musulmans de toute la planète, de l'Indonésie au continent africain - en passant par la Palestine -, imposant l'image d'une Turquie généreuse, désintéressée, protectrice et garante des droits fondamentaux de ses coreligionnaires opprimés ou souffrants. Mais avec ce type d'intervention, on est sur un tout autre registre que celui de l'Arabie Saoudite !


R.B - Quelles peuvent-être, structurellement, les conséquences néfastes d'une telle décision sur les activités de diplomatie culturelle turque bilatérale ?


J-F.P - Vis-à-vis de certains pays comme la Grèce, Chypre (ou l'Arménie) par exemple, cette décision peut avoir des impacts (conjoncturels) négatifs, sachant que la question de la gestion du patrimoine turco-ottoman en Grèce demeure un sujet de litige, périodiquement réactivé dans les conjonctures de frictions.

Mis à part ces pays, la réaffectation de Sainte-Sophie au culte musulman ne va pas affecter négativement la diplomatie culturelle turque qui dispose de moyens importants et sait jouer sur des registres nombreux.

Devenue après le retrait des Etats-Unis l'un des principaux financeurs de l'UNESCO, la Turquie a sensiblement élargi son répertoire d'action ces dernières années. Ce n'est donc qu'ajoutée à d'autres dossiers et dans des contextes par ailleurs tendus, que cette question peut devenir sensible. En outre, le pragmatisme toujours prévalent et les calculs relatifs à la nécessité de sauver le tourisme international continuent à tempérer les ardeurs idéologiques des dirigeants turcs qui, à aucun prix, ne sont prêts à sacrifier les recettes touristiques dont la comptabilité nationale a besoin (et ces temps-ci plus que jamais !). Par conséquent - malgré le rattachement de la basilique à la Direction des Affaires Religieuses, et non plus au ministère de la Culture et du Tourisme -, tout sera fait pour que Sainte Sophie continue à accueillir chaque année des millions de touristes, qui assurent de précieux apports à l'économie turque.


En outre, quand on considère l'action de l'Institut Yunus Emre (créé en 2007), bras de fer du soft power turc depuis quelques années, force est de constater que l'action culturelle reste très centrée sur l'islam turco-ottoman. Une grande partie des fonds de cet institut est consacré à la restauration de monuments ottomans (hors Turquie) ou à la numérisation d'archives relatives au « moment ottoman », plus ou moins long, des pays considérés. A cet égard, signalons qu'un contentieux patrimonial existait depuis 1980 avec l'Arabie Saoudite à propos de la forteresse « ottomane » d'Ajyad édifiée en 1781 à La Mecque. Cette dernière fut finalement détruite au bulldozer en janvier 2002, pour y ériger à la place des gratte-ciels flamboyants. Au mépris des supplications turques.


Autrement dit, la politique culturelle de cette relativement nouvelle institution demeure au service d'un projet national voire nationaliste et d'une réécriture culturaliste de l'histoire au service des intérêts d'un seul pays ou d'un seul ensemble culturel (le « monde turc », qui, à l'examen, reste assez marginal par rapport au « monde musulman »). L'universalisme musulman ne fait pas partie des référents de l'action culturelle les plus activés. Même la Direction des Affaires Religieuses (Diyanet İşleri), devenue ces dernières années le deuxième fer de lance de l'action culturelle turque à l'étranger - la culture étant ici confondue avec la religion, mais c'est une constante -, semble se concentrer sur l'espace post-ottoman, parallèlement à celui de l'émigration turque. En ce qui concerne ce dernier, l'objectif des actions « culturelles » conduites est de maintenir le lien avec les communautés émigrées - et tout particulièrement avec les jeunes générations suspectes de décrochage - en entretenant et exaltant l'identité turque de ces communautés, dont l'islam (conjointement à la langue turque) est une des principales dimensions.


R.B - Dans quelle mesure les institutions culturelles privées turques bénéficient du comportement du président Erdogan, ou en sont négativement impactées ?


J-F.P -  Les institutions culturelles privées turques, surtout celles qui sont adossées à des grands groupes privés que leurs moyens rendent presque intouchables, conservent une certaine latitude, à condition de ne pas s'en prendre ouvertement aux tabous de la culture politique turque - que l'AKP n'a fait que reprendre à son compte, en leur donnant parfois des colorations plus
civilisationnelles - ni à la personne du président de la République (et de son entourage). Dans ces limites bien connues, la marge de manœuvre de ces acteurs centraux de la vie culturelle n'est pas négligeable. S'adressant à des publics internationalisés voire internationaux, ils contribuent à diversifier les formes d'expression et à valoriser toute la diversité (notamment ethnique, linguistique et confessionnelle) des cultures de Turquie. Ainsi les acteurs privés à la pointe de l'événement « Istanbul capitale européenne de la Culture » en 2010 ont contribué à une ouverture culturelle qui n'est pas totalement remise en cause dans le contexte de raidissement politique actuel.

De ce fait, pour répondre directement à la question, on ne peut pas dire que les institutions culturelles privées turques - à l'exception de quelques-unes, très opportunistes, étroitement/organiquement liées au pouvoir - bénéficient du comportement actuel du président de la République turque.

On peut même dire qu'elles en pâtissent de facto, sans le reconnaître ouvertement (la pandémie est devenue le nouveau prétexte !). En effet, depuis les discours « libéraux » et multiculturalistes de l'année 2010 - quand Istanbul était « Capitale européenne de la Culture » - le discours présidentiel s'est fortement durci, préférant l'exclusion identitaire rigide à l'inclusion créatrice et à la fertilisation croisée.


R.B - Quelles ont été les réactions des organisations internationales culturelles ou à fort déterminant culturel, notamment l'UNESCO, l'Organisation de la coopération islamique et l'Organisation du monde islamique pour l'éducation, les sciences et la culture, et que traduisent-elles ?


J-F.P - L'UNESCO, institution éminemment prudente et en permanence soucieuse de ne pas faire ingérence dans la politique interne des Etats - et par ailleurs, sans doute, pour les raisons d'ordre financier évoquées plus haut -, n'a pas officiellement formulé de réaction après le petit coup de force symbolique des autorités turques qui s'inscrit, rappelons-le, dans une série concernant aussi des édifices hérités, à İznik (Nicée) ou Trabzon. Nous n'avons assisté qu'à des réactions personnelles d'experts travaillant occasionnellement pour l'UNESCO, qui n'engageaient que ces derniers. Quant à l'Organisation de la Coopération Islamique (OCI) et à l'Organisation du monde islamique pour l'éducation, les sciences et la culture (ISESCO), elles sont restées très silencieuses, ne donnant officiellement aucun écho à la décision turque. Le poids et l'influence de l'Arabie Saoudite dans ces institutions expliquent moins ce retrait, qu'une attitude générale de non-ingérence dans les affaires internes d'un pays. Surtout d'un pays comme la Turquie dont la position par rapport à des institutions très « arabes », par leur centre de gravité linguistique et géographique, n'est pas toujours très claire. En effet, hormis l'Economic Cooperation Organization (ECO, 1985), dont la plupart des membres sont non arabes, la Turquie demeure mal à l'aise dans les forums internationaux du monde musulman dont l'arabité a pour effet de marginaliser de facto la Turquie.

Aussi, le souhait turc d'une internationalisation de la cause de Sainte Sophie exprimé par les autorités turques durant l'été 2020, un peu à l'instar de l'internationalisation de la cause de Jérusalem, n'a pas (pour l'instant) pas été exaucé.

Enfin, même si un appel au boycott des produits turcs a été lancé en ce début d'automne en Arabie Saoudite, il paraît peu probable que le tourisme saoudien cesse totalement en Turquie.