Livraison précipitée de l’Afghanistan aux talibans : un séisme régional

11/08/2021

Par Michel Makinsky, directeur général d'Ageromys international et chercheur associé de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée


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Copyright © tehrantimes.com
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On va mesurer progressivement l'ampleur du séisme régional découlant de la livraison précipitée de l'Afghanistan aux talibans sous couvert de pseudo sous-traitance au Pakistan (ce qui revient à embaucher des pyromanes compulsifs comme sapeurs-pompiers).

Outre l'Iran, les voisins ouzbeks et autres qui ont, par précaution, noué des discussions avec les talibans (dont on connaît la valeur accordée à la parole donnée...) ont de gros soucis à se faire. Ce n'est pas le redéploiement de quelques troupes américaines dans les pays voisins, voire avec une coopération russe informelle, qui arrangera les choses.

Quant aux turcs qui auraient accepté de sécuriser l'aéroport de Kaboul, on leur souhaite bien du plaisir même si les talibans ont apparemment choisi de faire « tomber » les provinces (comme des fruits murs) avant de s'en prendre à Kaboul, ce qui reflète une stratégie efficace dont semblent dépourvus les héros qui ont « planté » les groupes qu'ils étaient supposés protéger.

L'honnêteté intellectuelle nous oblige à reconnaître que pratiquement tout le monde a eu tout faux.

En premier lieu les différents chefs de faction (seigneurs de la guerre) afghans qui ne veulent à aucun prix d'un vrai Etat afghan (ils ont réussi au-delà de toute espérance) pour préserver leurs juteux trafics, une classe politique pas vraiment exemplaire, un gouvernement qui n'a jamais vraiment essayé d'exister au-delà de Kaboul. Les occidentaux, ensuite, qui n'ont pas vraiment essayé de s'attaquer à la racine (ci-dessus) du problème, privilégiant le « tout militaire ». Et quand ils ont essayé de faire autre chose (exemple : un modèle agricole hors opium) ils n'ont pas osé braver les résistances .Enfin, ceux qui n'ont pas voulu (et ne veulent pas) prendre à bras le corps le très gros problème (multiforme) pakistanais où sont réunis les ingrédients d'un cocktail explosif : un Etat doté d'un arsenal nucléaire (qui a failli s'en servir) et qui pourrait devenir encore plus dangereux si des responsables qui en ont la charge se laissent contaminer par l'idéologie islamiste, qui abrite un proliférateur impuni, voire protégé (Khan), truffé d'islamistes hors contrôle alimentés par des madrasas et peut-être un financement au moins saoudien, avec des services spéciaux jouant alternativement la carte de ces derniers et la répression. Un pays où des régions (les zones tribales) sont un repère de djihadistes et trafiquants, un pays (c'est insuffisamment connu) où non seulement la corruption est massive mais dont, selon certaines estimations, environ 30% du PIB est lié au trafic de stupéfiants (rentabilisé probablement grâce à des laboratoires de transformation). Rappelons que le circuit des stupéfiants part du Pakistan et via les tribus baloutches traverse l'Iran (en véhicules surarmés) pour écouler cette marchandise selon un flux que personne ne parvient à endiguer.

Dernière notule : ceux qui ont misé sur les effets mutuellement destructeurs de la rivalité Talibans /Etat Islamique/Al-Qaïda risquent fort de déchanter.

Les chinois essaient de se positionner auprès des talibans. Sur le papier cela a l'air astucieux. Ils vont essayer de jouer la carte du développement économique en échange d'un non appui taliban aux ouïgours. Est-ce jouable ? Pas exclu mais pas certain. Ce qui est sûr, c'est que jamais les talibans ne laisseront les chinois contrarier leur programme intérieur. Que la population soit victime de ceci n'empêche pas les deux compères de dormir. Ce qui n'est pas le cas des Indiens.

Les grands perdants ? Comme d'habitude. La cause ? La même : absence de stratégie digne de ce nom. Rassurons-nous ! Ce n'est pas le seul champ où cette pandémie sévit...