Le Liban pris au piège d'une crise sociale, économique et politique

14/06/2020

Par Mada Sabeh, Docteure en Philosophie politique.


EPA/MAXPPP/Nabil Mounzer
EPA/MAXPPP/Nabil Mounzer

Le pays du Cèdre ne cesse de s'engouffrer de plus en plus dans une situation catastrophique et ce dans tous les domaines ; sociaux, économiques, politiques. La crise sanitaire mondiale provoquée par le COVID-19 n'a fait qu'aggraver cette condition, pourtant déjà à son pire depuis la guerre civile libanaise. En octobre 2019, nous avons pu voir un soulèvement inédit dans le pays, porteur d'espoir, qui a rapidement mené à la chute du gouvernement de Saad Hariri.

Mais ce souffle de révolte est-il encore là, et surtout, peut-il vraiment sauver le pays ?

À l'heure actuelle, les soulèvements reprennent dans les rues avec le déconfinement de la population, alors que le pays traverse une très grave crise, surtout économique, qui ne semble pas pouvoir connaître de résolution à court terme, ses racines étant bien trop profondes.

La crise sociale

Depuis octobre 2019, exaspérés par de nouvelles taxes annoncées par le gouvernement, notamment sur les appels WhatsApp, les cigarettes et l'essence, les Libanais ont commencé à manifester massivement, tous bords politiques, confessionnels et sociaux confondus, scandant « thawra » (révolution) dans les rues, dénonçant la corruption qui gangrène le pays depuis la guerre civile et l'incompétence d'un gouvernement qui se base sur un système clientéliste. Criant également un ras-le-bol du régime confessionnel en place et de ses acteurs (les mêmes en place depuis 30 ans). Ce mouvement était d'autant plus exceptionnel du fait qu'il avait lieu dans toutes les villes, dans tous les quartiers, chrétiens et musulmans entremêlés, et surtout sans l'appel d'aucun des partis. On a pu voir se former l'idéal d'un Liban uni et non plus fracturé à travers ses communautés.

Le contexte social, politique et économique compliqué, les infrastructures délétères et insuffisantes, l'eau courante disponible au mieux un jour sur deux (ce qui oblige les gens à acheter leur eau complémentaire nécessaire à partir de camions citernes), l'électricité en continu inexistante dans l'ensemble du pays (ce qui oblige l'ensemble de la population à payer à des coûts mensuels exorbitants des groupes électrogènes), les réfugiés qui constituent un quart de la population et qui vivent dans des conditions déplorables, l'ingérence étrangère continue et provenant de toutes parts (selon les intérêts de chaque pays)... Rien ne semble aller dans ce pays où les taxes ne cessent d'augmenter et le pouvoir d'achat de diminuer.

Les tensions ont de plus été exacerbées par le confinement dû au coronavirus, qui a augmenté drastiquement le taux de chômage, comme partout dans le monde, mais plus particulièrement dans ce pays où l'argent se fait rare. Et cela sans compter les mesures d'austérité à venir, proposées par les réformes du nouveau gouvernement de Hassan Diab, en vue de pallier à cette crise économique et à la faillite du pays.

Début juin 2020, les manifestations ont repris un peu partout dans le pays et la colère gronde de plus en plus dans les rues, notamment contre la cherté de la vie, le pouvoir d'achat y compris achats de première nécessité, ainsi que l'impossibilité pour les particuliers de retirer leur propre argent des banques.

En effet ces dernières par peur de manquer de liquidités et notamment de dollars, ont imposé à tous des restrictions très strictes de retrait. Des queues interminables se font ainsi devant les établissements bancaires, jour après jour, pour que tout un chacun puisse retirer un peu de son argent, autant qu'on le lui permette et non autant qu'il ne possède. Argent qui par ailleurs a jusqu'à présent perdu jusqu'à 60% de sa valeur à cause de la chute de la valeur de la livre face au dollar. Ajouté à cela le spectre terrifiant pour la population d'une éventualité future de « haircut », qui reviendrait à ponctionner directement dans les comptes bancaires des particuliers un certain pourcentage, afin de renflouer les caisses de l'État.

Pour rappel, le dollar est utilisé au quotidien au Liban, au même titre que la livre libanaise, mais c'est d'abord lui qui est utilisé pour l'importation (80% environ est payée en dollars) des produits et matières premières, le paiement des salaires, etc. La valeur de la livre libanaise avait été indexée sur le dollar en 1997 et n'a jamais été revue depuis. Depuis fin 2019 la monnaie nationale, la livre libanaise, est en chute libre, de plus en plus dévaluée (1 dollar équivalait à 1507 livres en 2019, il équivaut aujourd'hui à 4000 livres). Cette dépréciation de la livre libanaise a entraîné de facto une flambée des prix à la consommation d'au moins 55 % (les produits s'achetant d'abord en dollars avant d'être revenus en livres), selon le ministère de l'économie [1].

Par conséquent, les Libanais n'ont tout simplement plus les moyens ni les capacités de subvenir à leurs besoins primaires, se nourrir, se soigner. 60% de la population pourrait passer sous le seuil de pauvreté d'ici fin 2020, selon le ministre de l'économie [2]. La classe moyenne s'effrite de plus en plus et se paupérise de jour en jour. Les parents ne peuvent plus payer les frais de scolarité de leurs enfants. L'accroissement de la déscolarisation dans le pays aujourd'hui est une véritable tragédie (actuelle et à venir), directement liée à la situation économique actuelle qu'il subit.

La population est prise à la gorge de tous les côtés.

La crise politique

Au Liban, le système politique est un système dit confessionnel, ou consensuel, et se traduit par la représentation de toutes les communautés érigée en convention. Cette convention, qui implique la nécessité de l'accord des trois grandes communautés nationales avant toute décision, amène souvent à des blocages faute de consensus. Elle pousse également au clientélisme, au jeu du communautarisme, qui incite au chacun pour soi, pour sa communauté, et à négliger le véritable objectif que doit avoir la politique, qui est le bien de l'ensemble de la société nationale. Ces déchirements incessants ont lacéré le pays, son passé, son présent, et son avenir. Mais surtout, ils portent préjudice en continu à sa population.

La révolte généralisée d'octobre 2019 a poussé le premier ministre Saad Hariri à la démission, et avec lui la chute du gouvernement. Un nouveau premier ministre, Hassan Diab, plutôt méconnu du grand public, a été nommé fin décembre 2019, et un nouveau gouvernement formé début 2020, mêlant experts et figures proches des partis politiques déjà existants, très certainement pour tenter de satisfaire le plus grand nombre, entre politiciens et population. Toutefois, il ne s'agit pas d'un gouvernement indépendant, symbole d'un renouveau souhaité par le peuple lors de la révolte, et surtout, les partis politiques représentés ne sont que ceux du « 8 mars » (soit en d'autres termes le parti CPL du président Michel Aoun, le parti du Hezbollah et le parti Amal), ceux du « 14 mars » (Forces Libanaises, du Mouvement du Futur, des Phalangistes, des Druzes de Joumblatt) ayant tous refusé d'y participer. En d'autres termes, il s'agit d'un gouvernement sans opposition, ce qui n'est bon dans aucune démocratie.

La contestation populaire a quelque peu diminué après la mise en place du nouveau gouvernement, semblant dans l'attente et l'espoir d'un changement. Le confinement imposé au pays le mois suivant a empêché dans tous les cas tout suivi de manifestation.

Face à la crise sanitaire mondiale, le Liban n'a pas été épargné, bien que moins touché qu'ont pu l'être les pays frontaliers. Il semblerait donc que de façon globale le gouvernement libanais ait bien géré la crise sanitaire, en fermant très tôt les écoles, les bars et restaurants, mais également les vols internationaux (sauf rapatriements) ainsi que ses frontières, et ce avant la France par exemple, dès les premiers cas détectés dans le pays en février 2020. Les taux d'infection et de décès dus au COVID-19 restent donc très limités (30 décès relevés au 07 juin 2020).

Des tentatives politiciennes de récupération se sont toutefois faites ressentir lors de cette crise sanitaire. Ainsi, le Hezbollah a mis à disposition un hôpital entier, deux centres de dépistage, trois structures de quarantaine, vingt-cinq ambulances, mille cinq cents médecins et trois mille infirmiers [3]. Il a également organisé de multiples campagnes de désinfection des rues. D'autres partis politiques, comme le Courant patriotique libre (CPL) ou les Forces libanaises, partis de droite chrétiens, ou encore Amal, mouvement chiite, ont également médiatisé leurs diverses contributions tels que l'apport de masques de protection, désinfectants, collectes de dons et distribution de nourriture [4].

Cette mise en avant des divers partis politiques semble pouvoir être mise en parallèle, de façon tristement cynique, avec les mouvements de révoltes ayant eu lieu juste avant la crise sanitaire ; une tentative pour regagner quelques faveurs d'une population alors terrifiée par la maladie.

La crise économique

Les recettes du pays viennent essentiellement des secteurs bancaire, touristique et immobilier, et se sont vues extrêmement réduites à cause de la situation géopolitique et sociale, puis sanitaire, mais également à cause de sanctions américaines sur le secteur bancaire libanais, à l'été 2019. Ce dernier, principal bailleur de l'État, a alors perdu la confiance des épargnants qui se sont rués vers les banques pour retirer leur argent. Cela a d'autant plus exacerbé la crise, comme en un cercle vicieux.

Aujourd'hui la dette publique libanaise atteint 92 milliards de dollars (84,4 milliards d'euros), soit 170% du produit intérieur brut, et le pays s'est déclaré en défaut de paiement sur sa dette en mars 2019, pour la première fois de son histoire [5]. Cette dette, qui n'a fait que croître massivement ces trente dernières années, viendrait d'une succession de mauvaises politiques et de gestion depuis la fin de la guerre civile, quand le pays a commencé à s'endetter pour se reconstruire [6], ainsi que de dépenses budgétaires excessives liées au clientélisme des partis et à la corruption au sein des politiques. Dépenses qui n'ont pu et ne peuvent être absorbées par les recettes du pays.

Le premier ministre Libanais Hassan Diab a présenté le 30 avril 2020 un plan de sauvetage économique, promettant des réformes de grande ampleur tout en sollicitant l'aide du Fonds monétaire international (FMI). Il espère ainsi pouvoir obtenir de l'institution un soutien d'au moins 10 milliards de dollars ainsi qu'une restructuration de la dette. Ce plan de redressement du gouvernement prévoit une refonte de la banque centrale et des banques privées ainsi qu'une réforme du secteur de l'électricité, dont les pertes équivalent à 1,5 fois le PIB du pays [7]. Il prévoit aussi des mesures d'austérité pour le secteur public et une dévaluation officielle et progressive de la livre libanaise (du taux officiel actuel de 1 507 contre 1 dollar à près de 3 000 en 2024) [8].

Ce plan devrait en théorie ramener la dette à 102% du PIB d'ici fin 2020, puis à environ 70% à l'horizon 2030, cela en considérant bien entendu que toutes les réformes soient bien mises en œuvre (sachant qu'aucune réforme proposée ces trente dernières années n'a réussi à voir le jour) [9].

Les difficultés économiques ont également été aggravées par le confinement du pays dû au COVID-19. De nombreux commerces et restaurants ont fermé, sans pouvoir compter sur aucune aide de l'État, qui lui-même se retrouve sans aucune ressource et croule déjà sous des dettes massives.

De plus, l'incapacité d'avoir la main sur des liquidités avait déjà amené de nombreuses entreprises à fermer à cause de l'impossibilité de payer les salaires de leurs employés. Et sans salaires impossible de payer les courses, le loyer, les frais de scolarité, etc. À l'heure actuelle, la majorité des employés du secteur public et privé qui ont réussi à garder leur emploi - les chanceux donc - ne perçoivent plus qu'une partie de leur salaire.

Conclusion

La population libanaise subit depuis la fin de la guerre civile, soit il y a plus de trente ans, la corruption qui gangrène les politiques, ces mêmes politiques au pouvoir depuis de trop nombreuses décennies, sans renouveau. Le système politique, unique en son genre, est un système confessionnel, qui semble dans les faits plutôt un système qui sert aux mêmes partis politiques à rester au pouvoir, un peu comme de père en fils.

Les Libanais ont vu l'argent affluer de l'extérieur (conférences de Paris I, Paris II, Paris III par exemple) à destination de la reconstruction du pays et à l'amélioration de leurs conditions de vie. Mais cet argent a glissé dans des poches vides, avides. Et ils n'en ont jamais vu la couleur, seulement l'accumulation de dettes intérieures, encore et encore, sans rien avoir en retour. Ni les infrastructures basiques, ni les services publics essentiels ne sont assurés par l'Etat. Et aujourd'hui, ils doivent payer de leurs propres poches le prix de cette dette qui ne leur a pourtant apporté aucun bénéfice.

Et ils la paient cher, en perdant plus de la moitié de la valeur de leur argent, tout en subissant en parallèle une augmentation par deux des prix dans les commerces. Aujourd'hui les Libanais essaient avant tout de survivre dans un contexte qui les étouffe de toutes parts.

On ne peut que souhaiter pour le Liban la poursuite de la « thawra », la révolution, cet éveil de la population au rejet d'un gouvernement clientéliste et corrompu, et surtout, que ce mouvement puisse porter quelques fruits, quels qu'ils soient.

Mais nombreux sont ceux qui n'ont plus d'espoir, car les jours actuels, tous comme les jours à venir, se présentent pour l'instant bien sombres.


[1] BARTHE Benjamin, « Au Liban, la contestation reprend sur fond de déconfinement et d'effondrement de la livre », in Le Monde, publié le 29/04/2020, disponible sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/29/au-liban-la-contestation-reprend-sur-fond-de-deconfinement-et-d-effondrement-de-la-livre_6038113_3210.html

[2] ROSE Sunniva, « Le Liban surendetté s'enfonce dans une crise profonde », in Le Figaro, publié le 07/06/2020, disponible sur : https://www.lefigaro.fr/conjoncture/le-liban-surendette-s-enfonce-dans-une-crise-profonde-20200607

[3] BARTHE Benjamin, « Au Liban, la démonstration de force du Hezbollah face au coronavirus », in Le Monde, publié le 09/04/2020, disponible sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/09/au-liban-la-demonstration-de-force-du-hezbollah-face-au-coronavirus_6036109_3210.html

[4] Idem.

[5] STEPHAN Laure, « Le coronavirus fragilise le Liban, déjà en faillite », in Le Monde, publié le 11/04/2020, disponible sur : https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/04/11/le-covid-19-fragilise-le-liban-deja-en-faillite_6036321_3234.html

[6] Le Monde avec AFP, « Le Liban annonce le premier défaut de paiement de son histoire », publié le 07/03/2020, disponible sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/07/le-liban-annonce-le-premier-defaut-de-paiement-de-son-histoire_6032214_3210.html

[7] BARTHE Benjamin, « Le Liban, en faillite, appelle le FMI à la rescousse », in Le Monde, publié le 01/05/2020, disponible sur : https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/05/01/le-liban-en-faillite-appelle-le-fmi-a-la-rescousse_6038379_3234.html

[8] STEPHAN Laure, « Le coronavirus fragilise le Liban, déjà en faillite », op. cit.

[9] BARTHE Benjamin, « Le Liban, en faillite, appelle le FMI à la rescousse », op. cit.


Les opinions exprimées dans ce texte n'engagent que la responsabilité de son auteur

© Tous droits réservés, Paris, Ambassadeurs de la Jeunesse, 2020.

Comment citer cette publication :

Mada Sabeh, « Le Liban pris au piège d'une crise sociale, économique et politique », Ambassadeurs de la Jeunesse, 13 juin 2020