La diplomatie de la santé : Que retenir de la crise pandémique liée à la Covid-19 ?

07/07/2020

Romain Bertolino, Directeur Général de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, s'est entretenu avec le Dr. Pierre M'Pelé, ancien représentant de l'Organisation Mondiale de la Santé. Il est Ambassadeur Mercy Ships pour l'Afrique, Membre du groupe Afrique de la cellule de veille épidémiologique de l'Académie Nationale de Médecine en France et Ancien Directeur Régional de l'ONUSIDA pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre.


Comment citer cet entretien :

Dr. Pierre M'Pelé, « La diplomatie de la santé : Que retenir de la crise pandémique liée à la Covid-19 ? », Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Juillet 2020. URL : https://www.institut-ega.org/l/la-diplomatie-de-la-sante-que-retenir-de-la-crise-pandemique-de-covid-19/


Dr. Pierre M'Pelé
Dr. Pierre M'Pelé

Romain Bertolino : La Covid-19 semble avoir pris par surprise la communauté internationale. Face à l'ampleur inédite de la crise sanitaire et de la crise économique qui lui est corrélée, de nombreux gouvernements sont critiqués par les sociétés civiles comme étant inefficaces et donc illégitimes à gouverner. Comment pensez-vous que va s'opérer l'équilibre entre la tentation d'un repli sur soi et la nécessité d'une coopération internationale pour endiguer le virus ?

Dr. Pierre M'Pelé : Le monde a été en effet, surpris, et même très surpris, par la pandémie de la Covid-19 dont le virus responsable est apparu au dernier trimestre de 2019 à Wuhan, dans la province du Hubei en Chine. Le comportement des États et la gouvernance des réponses face à la pandémie de Covid-19 sont critiqués par les sociétés civiles, les intellectuels et les activistes ont été d'abord marqués par un réveil des égoïsmes des États avides de plus de souveraineté. 

Chaque pays a décidé avant tout de protéger son territoire, provoquant une immense difficulté d'harmonisation des décisions et des actions. La panique face à ce virus émergent a provoqué le repli sur soi et la défense des frontières par la mise en place de l'État d'urgence sanitaire comme principale stratégie de riposte à la pandémie.

La pandémie liée à la Covid-19 est une crise sanitaire mondiale avec une multitude de répercussions au niveau économique, social, spirituel, moral, démocratique et diplomatique. La coopération internationale est en panne à l'heure du coronavirus. Elle devrait être normalement relancée par l'ONU et l'OMS afin de restaurer la confiance et le partenariat entre les Nations en vue d'une réponse globale à un problème de santé mondiale.

L'ONU semble bloquée, sclérosée, tétanisée tout comme l'Union Européenne malgré le volontarisme des institutions de Bretton Woods, la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International qui se sont engagés à investir dans cette crise.

Dans ce contexte, l'équilibre entre repli sur soi et coopération internationale est difficile à trouver. Il ne pourrait venir que de la science par la mise au point d'un traitement efficace et un vaccin disponible. En attendant que les recherches n'aboutissent, il est légitime de penser comme Monique Moreau que « pour vivre en harmonie avec autrui, rejoignez la diplomatie, elle portera ses fruits ».

Toutes les diplomaties doivent s'unir et œuvrer afin qu'ensemble dans un monde solidaire, nous nous donnions les moyens d'agir pour gagner la bataille du coronavirus, la guerre du développement durable, du renforcement du multilatéralisme pour des relations transformées entre les Hommes et sur tous les continents. Ce virus nous démontre avec force l'évidence de l'interdépendance entre les individus où qu'ils se trouvent, quel que soit leur condition sociale et leur race. Il est primordial de garder à l'esprit que nous devons bâtir une prospérité fondée sur des bases égalitaires et respectueuses de la dignité de chacun.

R.B : La pandémie a un impact considérable dans les relations internationales en empêchant le déroulement habituel des rencontres diplomatiques qui se sont transformées en visioconférences souvent peu productives. Face à ce frein, comment la diplomatie peut-elle s'adapter à la pandémie tout en retrouvant son efficacité ?

DR. P.M.P : La diplomatie et la coopération internationale sont en panne. C'est un effet collatéral non négligeable de la pandémie du coronavirus. Les rencontres diplomatiques sont devenues impossibles, remplacées par des vidéoconférences au moment de grandes tensions internationales.

L'Assemblée Mondiale de la Santé tenue en mai dernier n'a pu se tenir qu'en deux jours en vidéoconférence. En septembre prochain à New York, aucun Chef d'État ne sera présent à l'Assemblée Générale de l'ONU et ce pour la première fois depuis la création de l'Organisation.

L'ONU est dans l'impasse face au coronavirus et est un acteur marginalisé. Son Secrétaire Général, le portugais Antonio Guterres, a parlé de la Covid-19 comme de la « plus grande épreuve que nous ayons eu à affronter ensemble depuis 75 ans ».

La diplomatie internationale de la santé doit être adaptée et rendue plus efficace face aux pandémies d'aujourd'hui et de demain.

Pour ce faire, le Conseil de sécurité des Nations unies, cadre central de la coopération internationale peut par exemple établir un mécanisme contraignant sous la forme d'obligations à l'occasion des pandémies avec l'exigence d'agir ensemble pour l'intérêt de l'humanité.

L'OMS peut-elle négocier avec les 193 États et Territoires membres de cette Organisation à réviser et renforcer davantage le Règlement Sanitaire International adopté en 2005 et mis en vigueur à partir de 2007. Le Conseil Exécutif (34 États membres) de l'OMS peut prendre plus de responsabilités et devenir une sorte de Conseil de sécurité de la santé mondiale « sans droit de veto » afin que des décisions consensuelles mais néanmoins efficaces - et de responsabilités partagées - soient prises.

R.B : Tout semble se jouer à l'avenir sur la course à la découverte d'un vaccin et/ou d'un traitement contre la Covid-19 entre trois grandes puissances : l'Union Européenne, la Chine et les États-Unis. Quel rôle peut encore jouer l'OMS et la communauté internationale pour encourager la création d'un vaccin accessible au plus grand nombre ?

DR. P.M.P : La grande bataille qui se joue déjà entre la Chine, les États-Unis et l'Europe concerne plus le vaccin que le médicament contre la Covid-19.

Ni l'OMS, ni la communauté internationale ne pourront réussir à encourager la mise au point d'un vaccin gratuit et disponible au plus grand nombre sinon à tous. Des intérêts des uns et des autres sont contraires à une telle action urgente et ils s'engageront dans d'interminables discussions sans un dénouement proche.

Ce sont les populations elles-mêmes qui doivent se faire entendre. Les réseaux sociaux aujourd'hui peuvent leur permettre d'élever la voix et mettre les firmes pharmaceutiques et les pays développés sous pression et face à leur responsabilité par des pétitions rassemblant des millions d'individus de tous les pays et de tous les continents. Les sociétés civiles, les intellectuels, les ONG des droits Humains, les activistes dans un plaidoyer fort doivent exiger que le vaccin contre la Covid-19 soit un bien collectif pour sauver l'humanité.

R.B : Selon vous, la pandémie va-t-elle accentuer la dépendance des pays du Sud aux pays du Nord ? Ou bien va-t-elle, au contraire, rebattre les cartes en freinant les capacités d'influence étrangère dans ces pays ?

DR. P.M.P : L'Afrique est le continent prioritaire et principal bénéficiaire de la diplomatie internationale de la santé. Les nombreuses initiatives mondiales ont contribué aux progrès significatifs réalisés au cours des trois dernières décennies dans ce domaine grâce à une croissance régulière et une stabilité économique avérée dans la majorité des pays africains.

Les nombreuses initiatives mondiales financées notamment par les pays du G7 et l'Europe ont été d'un apport significatif : par exemple (i) le Plan d'Urgence contre le Sida du Président Américain (PEPFAR), (ii) le Fonds Mondial de lutte contre le Sida, la Tuberculose et le Paludisme, (iii) l'Initiative mondiale d'éradication de la Polio et (iv) l'Initiative française du G7/Muskoka pour la santé maternelle.

Ce progrès significatif en Afrique s'est caractérisé par une baisse de 37% de la mortalité générale entre 2000 et 2015. Aujourd'hui, le continent africain fait face à la pandémie de la Covid-19 et les conséquences socio-économiques seront désastreuses pour l'Afrique dans le contexte d'un monde en émoi et déstabilisé.

Dans ce contexte, la pandémie va, je le crois très fortement, accentuer la dépendance des pays du Sud et notamment de l'Afrique aux pays du Nord et il sera difficile de rebattre les cartes en freinant les capacités d'influence étrangère.

La pandémie de Covid-19 va appauvrir l'Afrique, qui risque de perdre les gains des dernières décennies dans les domaines du développement économique et social. La pandémie risque de déstabiliser les Nations et les régimes autoritaires ou non et ce, sur toute l'étendue ou presque du continent.

L'Afrique demande à « tue-tête » l'annulation de la dette. Les institutions de Bretton Woods ont annoncé des facilités d'urgence en milliards de dollars pour financer la réponse au coronavirus et aider les pays africains à surmonter les chocs sanitaires, économiques et sociaux.

La décision d'annulation de la dette par la Chine n'est qu'un mirage car elle n'est pas prête à lâcher les pays africains. La Chine veut creuser plutôt davantage son emprise économique aux fins de contrôler cette partie de la planète dans le cadre des « Nouvelles Routes de la Soie ».

L'Europe quant à elle a montré son impuissance face à la pandémie et est confrontée à une question structurelle sur ce continent parce qu'elle ne dispose que d'une « compétence d'appui » dans le domaine sanitaire. Elle n'apportera à l'Afrique que des dons multiformes pour exprimer sa solidarité devant des peuples en désarroi et habitués à des crises multiples accentuées par la pandémie de la Covid-19.

L'annulation ou allégement de la dette africaine n'est pas la solution. Ces décisions transparentes doivent être le fruit de consensus de toutes les forces vives des pays. Elles risquent à long terme de compromettre les chances de développement et la dépendance des pays africains.

L'Afrique doit aller chercher au plus profond d'elle-même la force de vaincre la pandémie de Covid-19. Dans le monde comme en Afrique, la crise sanitaire causée par le coronavirus est, au-delà des souffrances, une opportunité pour repenser le monde, un monde plus solidaire, une gouvernance avec compassion et démocratie impliquant une participation plus active des peuples qui devraient être considérés comme les acteurs clés du changement. Je peux donc paraphraser Nelson Mandela en disant aux Africains que « vos choix doivent refléter vos espoirs et non vos peurs ».