La diplomatie chinoise des « loups guerriers » en France

28/03/2021

Constance Rousselle, chargée d'études auprès de la Direction générale de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée


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© Illustration : Raquel Cano

Comment citer cette publication

Constance Rousselle, « La diplomatie chinoise des « loups guerriers » en France », Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Mars 2021


Antoine Bondaz et drapeau chinois. © Raquel Cano
Antoine Bondaz et drapeau chinois. © Raquel Cano

« Petite frappe » : c'est l'insulte proférée le 19 mars 2021 depuis le compte Twitter de l'ambassade de Chine en France à l'égard d'Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique. Cette nouvelle agression verbale démontre une fois de plus le tournant agressif qu'ont choisi de suivre les diplomates chinois à l'égard des sujets français.

Depuis le début de l'année 2020, on assiste à une véritable vulgarisation de la diplomatie chinoise. La Chine, en quête de développement de son soft power pendant la pandémie de Covid-19, initialement à travers sa « diplomatie du masque », a durci le ton dans ses échanges diplomatiques suite aux critiques l'accusant d'avoir dissimulé l'apparition de l'épidémie à Wuhan. Certains diplomates chinois à l'étranger sont devenus beaucoup plus agressifs dans leur propos, utilisant massivement les réseaux sociaux - dont Twitter - pour émettre leurs critiques. Cette tendance à l'agressivité verbale de la part des diplomates chinois n'est pas une nouveauté, puisqu'elle était déjà observable depuis l'arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2013. Mais la pandémie de Covid-19 a agi comme un véritable catalyseur de cette agressivité qui, si elle semblait être auparavant encore un minimum dissimulée, est maintenant exposée au grand jour. Dans cette optique, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a déclaré le 31 mai 2020 que son pays « allait [dorénavant] répondre à toute insulte et défendre son honneur et sa dignité partout » [1]. Cette nouvelle stratégie diplomatique chinoise dont les agents sont souvent qualifiés de « loups guerriers », en référence au film chinois Wolf Warrior, n'est cependant pas à généraliser. Dans tous les cas, ces diplomates obéissent en réalité à un loup alpha, qui n'est autre que Xi Jinping. L'une des figures emblématiques de cette nouvelle génération de diplomates agressifs et férus des réseaux sociaux est sans conteste Lu Shaye, ambassadeur de Chine en France, qui n'hésite pas à « montrer les crocs ». Il attaque en effet régulièrement verbalement les journalistes, les élus ou les chercheurs français. Avant d'arriver dans la capitale française, Lu Shaye a dirigé le centre de réflexion du bureau des affaires étrangères du parti communiste chinois et est donc l'un des théoriciens de cette nouvelle stratégie diplomatique agressive qui passe entre autres par les réseaux sociaux [2]. Lu Shaye a été vice-maire de Wuhan entre 2014 et 2015, puis ambassadeur de Chine au Canada où il commença à appliquer cette nouvelle stratégie. Il avait en effet réagi violemment en décembre 2018 suite à l'arrestation de la directrice financière du groupe Huawei, Meng Hongwei, et il avait critiqué le « suprématisme blanc » canadien. Promu en France après avoir minutieusement appliqué la diplomatie des « loups guerriers » au Canada, il est devenu ambassadeur à Paris où il a continué d'appliquer cette stratégie agressive. En avril 2020, pendant la pandémie de Covid-19, il avait accusé les personnels des EHPAD français d'avoir « abandonné leur poste » et laissé mourir les pensionnaires. Suite à cela, il fut convoqué le 14 avril 2020 par le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian [3]. L'ambassade de Chine en France critique également régulièrement les médias français et leurs contenus. Ainsi, dans un communiqué répondant à la publication d'un article publié en février 2021 par le journal Le Monde intitulé « Covid-19 : un an après la mort de Li Wenliang, les Chinois se souviennent du médecin lanceur d'alerte », l'ambassade de Chine estime que « cet article ne correspond pas à la réalité ». Elle ajoute que certains médias aiment « manger du pain trempé de sang humain » et accuse ces médias de manipulation politique. Le média Le Point a également été la cible de ces critiques incessantes, l'ambassade de Chine en France ayant twitté le 17 mars 2021 : « Le magazine Le Point est -t-il un média ou un outil pour s'attaquer à la Chine ? ».

Plus récemment donc, c'est le chercheur français Antoine Bondaz qui a « expérimenté » cette diplomatie chinoise. L'ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, avait en effet envoyé en février 2021 une lettre de protestation au sénateur Alain Richard, pour lui demander d'annuler le voyage parlementaire du groupe d'études France-Taïwan à Taïwan. Dans cette lettre, il dit espérer que « Le Groupe Sénat-Taïwan [...] s'abstienne de toute forme de contacts officiels avec les autorités taïwanaises ». Suite à cela, Antoine Bondaz a bien évidemment réagi sur Twitter, dénonçant des pressions chinoises sur les parlementaires français et une « interférence flagrante ». En réponse, l'ambassade de Chine en France a twitté le 19 mars 2021 : « Nous nous opposons à toute forme de contact officiel entre les pays ayant des relations diplomatiques avec la Chine et les autorités taïwanaises. C'est le sens inhérent au respect du principe d'une seule Chine. » ajoutant ensuite que « les personnes concernées peuvent décider librement de leurs projets de déplacement et de leurs contacts. Le gouvernement chinois prendra les mesures en conséquence. » De plus, l'ambassade a également réagi le 19 mars 2021 en insultant Antoine Bondaz de « petite frappe ». Par la suite, l'ambassade a publié le 21 mars 2021 un communiqué intitulé « Une discussion démocratique sur la liberté d'expression », dans lequel elle tente de justifier l'emploi de l'expression « petite frappe » envers le chercheur français. Dans ce communiqué, l'ambassade a également exprimé sa « répugnance » à l'égard de d'Antoine Bondaz et l'a qualifié - bien que sans jamais le nommer directement - de « troll idéologique », de « hyène folle » et de « vilain ». Le sujet a ensuite été repris par le Global Times, le média d'État chinois en langue anglaise [4]. Le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian a, quant à lui, réagi sur Twitter : « Les propos de l'ambassade de Chine en France et les actions contre des élus, chercheurs et diplomates européens sont inadmissibles. J'ai demandé que l'ambassadeur de Chine soit convoqué pour lui rappeler fermement ces messages ». Suite à ces agressions verbales, le chercheur Antoine Bondaz a reçu de nombreux soutiens, dont celui de Bruno Tertrais, directeur adjoint de la FRS qui a twitté « Un mot venu du cœur tient chaud durant trois hivers ». Antoine Bondaz a quant à lui ajouté, en direction de l'ambassade de Chine en France : « Cela ne fait que m'inciter à poursuivre des recherches qui vous inquiètent tant ».

Ce que cache cette agressivité verbale de la part des diplomates chinois, c'est une volonté de détourner l'attention de sujets sensibles tels que la question de Taïwan ou la répression des Ouïghours du Xinjiang. Antoine Bondaz a été visé car il s'agit d'un chercheur actif sur ces questions. Un nouveau programme de recherche au sein de la FRS a récemment été lancé, à savoir le « Programme Taïwan sur la sécurité et la diplomatie ». Le chercheur français avait déjà été bloqué un an auparavant sur Twitter, soit le 22 avril 2021, par le compte de l'ambassade de Chine en France, après qu'il eut dénoncé des efforts de désinformation. La réaction agressive de l'ambassade de Chine en France était due au statut particulier de Taïwan, considérée par la Chine comme partie prenante de son territoire. Si les Chinois ne veulent pas que des parlementaires français se rendent à Taïwan - cela s'étant produit au moins douze fois depuis 2005 -, c'est pour pouvoir isoler Taïwan du reste de la communauté internationale. La question Ouïghour est également sensible. Le compte twitter de l'ambassade de Chine en France est beaucoup utilisé pour parler des Ouïghours du Xinjiang afin de nier les accusations de surveillances, internements, maltraitances et génocide à leur égard. Le compte diffuse donc des tweets, vidéos et messages de propagande visant à convaincre les Français que les Ouïghours ne sont pas victimes du gouvernement chinois [5]. Les Ouïghours représentent en effet un sujet sensible, presque tabou pour la Chine. Ce peuple turcophone majoritairement musulman habitant le Xinjiang en Chine ainsi que d'autres minorités musulmanes sont depuis plusieurs années victime d'horreurs bien que la Chine réfute les accusations malgré les preuves en la matière. Mais le 22 mars 2021, l'Union européenne a décidé de sanctionner quatre dirigeants de la région du Xinjiang et une entité, en les inscrivant sur la liste des sanctions pour les violations des droits de l'Homme, décision qui a été suivie par les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada qui ont annoncé des mesures similaires. En réponse, la Chine a interdit de territoire dix personnalités européennes. Mais bien que cette nouvelle stratégie diplomatique agressive serve les intérêts du pays en lui permettant de louer son modèle et de s'affirmer sur la scène internationale, elle a tout d'abord une visée interne : à travers cette agressivité verbale des « loups combattants », la diplomatie chinoise veut détourner l'attention des critiques, en particulier de celles émises par sa propre population à son encontre, et ainsi conserver sa légitimité.

Ainsi, les sujets français sont victimes depuis un certain temps d'attaques verbales incessantes et agressives : qu'il s'agisse des journalistes, des parlementaires ou même des chercheurs, personne n'y échappe. Cette diplomatie des « loups guerriers » est également présente dans d'autres pays. Mais que la Chine reste vigilante : car si cette diplomatie agressive a pour objectif de lui permettre d'étendre son influence et de s'affirmer, elle risque aussi de dégrader gravement son image sur la scène internationale et de mettre en péril ses objectifs politiques et économiques [6]. En témoigne la multiplication des convocations d'ambassadeurs chinois un peu partout dans le monde.


[1] SEIBT Sébastian, « Quand la Chine lâche ses "loups soldats" sur la scène diplomatique », France 24, 03 juin 2020,.

[2] IZAMBARD Antoine, Fake news, dérapages... La diplomatie chinoise montre les muscles, Challenges, 06 mai 2020.

[3] HOLZMAN Marie, L'arrogance de la diplomatie chinoise trahit-elle les ambitions démesurées de Xi Jinping ?, Le Figaro, 16 avril 2020.

[4] GUIBERT Nathalie, « Petite frappe » : quand l'ambassade de Chine à Paris s'en prend à un chercheur français, Le Monde, 19 mars 2021.

[5] SEKKAI Kahina, Antoine Bondaz : « Ce que craint le plus l'ambassade de Chine à Paris est qu'il y ait un débat », Paris Match, 22 mars 2021.

[6] KHOURI Stéphanie, Pékin mise sur une diplomatie agressive, et après ?, L'Orient le jour, 20 mai 2020.