Recep Tayyip Erdoğan : la fin du sultan ?

01/09/2021

Par Jules Buzon, chargé d'études au sein de la Direction générale de l'Institut d'Études de Géopolitique Appliquée


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Jules Buzon, Recep Tayyip Erdoğan : la fin du sultan ?, Institut d'Études de Géopolitique Appliquée, Paris, Septembre 2021


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Régnant sur la Turquie depuis 2003, le premier président turc élu au suffrage universel en 2014, Recep Tayyip Erdoğan semble, pour la première fois, vaciller. Face à une jeunesse ayant soif de liberté, à une crise économique de plus en plus rude, à une gestion des incendies critiquée et à des scandales de corruption à répétition, le président turc apparaît encore plus vulnérable qu'il ne le fut lors de la tentative de coup d'État en 2016 - attribuée par ce dernier à Fethullah Gülen, son principal ennemi. Le leader du Parti de la justice et du développement (AKP) semble tout faire pour s'attacher au trône, gouvernant de manière toujours plus autoritaire, belliqueuse et impérialiste, s'attirant à de nombreuses reprises les foudres de ses alliés sur la scène internationale et méprisant les valeurs occidentales avec vigueur. Une question ne cesse de prendre de l'ampleur dans la sphère politico-médiatique turque : à l'approche des prochaines élections législatives et présidentielle en 2023 et après 18 ans au pouvoir, est-ce la fin du règne d'Erdoğan en Turquie ?

Du rêve démocratique à la dérive autoritaire

Lorsqu'il est arrivé au pouvoir le 14 mars 2003, Recep Tayyip Erdoğan, malgré sa condamnation pour « incitation à la haine » en 1998, apparaît comme le chantre de l'islam modéré. En représentant le changement et la modernité, Erdoğan se pose en homme providentiel garant d'une Turquie capable de résoudre les problèmes endémiques du pays - de la question kurde à la corruption, en passant par la mauvaise gestion des finances [1]. S'ouvre alors la perspective d'une Turquie démocratique, respectant l'État de droit et les droits de l'homme : le 7 mai 2004, le Parlement adopte une série d'amendements constitutionnels dans lesquelles toute référence à la peine de mort disparaît de la loi, le rôle de l'armée dans la vie publique est limité et l'égalité des droits entre hommes et femmes est proclamée ; le 26 septembre 2004 est adoptée la réforme du code pénal qui renforce les libertés individuelles [2]. La récompense suite à ces efforts ne tarde pas non plus : le 3 octobre 2005, la Turquie débute les négociations d'adhésion à l'Union européenne.

Cependant, au sein d'un écosystème turc particulier dans lequel les questions religieuses et laïques sont omniprésentes, l'apparence islamo-démocrate d'Erdoğan tant promue à son arrivée s'effondre tout aussi rapidement. 

À la fin des années 2000, il passe d'une politique réformatrice et pro-européenne à une politique populiste, nationaliste [3] et antisystème. Celui qui profite d'une économie en plein essor (le PIB par habitant triple entre 2002 et 2014 [4], le chômage baisse de manière continue jusqu'en 2013), est élu premier président au suffrage universel en 2014 et développe progressivement une tendance autocratique. Le « néo-sultan [5] » étend alors son pouvoir sur la justice, la police, la presse, restreint les contrepouvoirs et s'éloigne in fine toujours plus d'un État de droit. La dérive autoritaire d'Erdoğan s'affiche au monde entier d'une manière brutale, au printemps 2013 : lors des manifestations au sujet de l'affaire du Parc Gezi - un espace vert menacé de destruction par un projet immobilier au cœur d'Istanbul -, la police réprime violemment toute forme d'opposition. La fuite en avant s'est même accélérée depuis la tentative manquée du coup d'État dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016 : cet événement, qualifié par Erdoğan de « don de dieu [6] », fut suivi de purges massives, principalement contre la puissante confrérie islamiste de Fethullah Gülen - en exil aux États-Unis. En gouvernant d'une main de fer, le président turc multiplie les décrets présidentiels annonçant la fermeture de médias, le limogeage de plusieurs centaines de fonctionnaires et les arrestations d'opposants politiques. Concomitamment, Erdoğan a profité du putsch manqué pour transformer le régime parlementaire turc en régime présidentiel. Approuvé à une courte majorité lors d'un référendum en avril 2017, cette réforme constitutionnelle permet à Erdoğan de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains - un nouveau coup porté à l'État de droit. Cette présidentialisation du régime qui rappelle le kémalisme confisque unilatéralement le pouvoir et est par ailleurs combinée au retour de la synthèse turco-islamiste et au réveil du néo-ottomanisme [7], le tout chapeauté par un autocrate en puissance. Depuis l'alliance d'Erdoğan avec les ultra-nationalistes du Parti d'action nationaliste (MHP) en 2018, des méthodes d'un autre temps ont fait leur retour dans le paysage politique turc : lynchages, assassinats et intimidations rythment la vie de la fragile démocratie - ou ce qu'il en reste - turque [8]. Kurdes, homosexuels, féministes, opposants politiques de l'AKP et de MHP sont tout autant de victimes de la répression du parti au pouvoir, qui subissent les usages démesurés et arbitraires de l'appareil judiciaire et policier, aux mains d'Erdoğan et de son gouvernement. Récemment encore, la pression autoritaire s'est accrue, le président annonçant un projet de loi sur le financement étranger des entreprises de presse et la diffusion de fausses informations, faisant planer la perspective d'une perte d'indépendance pour les médias turcs [9].

Cette dérive autoritaire - qui ne peut être ignorée - du président Erdoğan, a progressivement mené vers une fragilisation de son pouvoir et parallèlement à une érosion de son électorat, que divers événements récents mettent en exergue.

Des crises protéiformes effilochant le règne du sultan

Celui qui a, depuis 2002, remporté plus d'une douzaine d'élections avec l'AKP, voit son trône lui échapper lentement des mains, laissant planer le doute à l'aube des élections présidentielles de 2023. 

Le sultan ne paraît plus si intouchable et même s'il s'accroche avec force au pouvoir, voit son horizon s'assombrir, à l'aune de multiples crises qui le fragilisent : entre Covid-19, crise économique, gestion calamiteuse des incendies, scandales de corruption, popularité en chute libre [10], Erdoğan ne bénéficie plus du soutien d'antan. 

Un cercle vicieux semble s'être développé au sein des arcanes du pouvoir turc : plus les sondages sont mauvais pour Erdoğan, plus les violences contre les minorités, les journalistes et l'opposition s'accentuent. Cependant, le sultan, tout en renforçant sa main de fer sur le pays, compromet paradoxalement son pouvoir : il s'éloigne de plus en plus de son électorat initial pour satisfaire une minorité d'islamistes (notamment les ultra-nationalistes du MHP). La meilleure illustration se trouve surement dans le retrait turc de la convention d'Istanbul [11] le 1er juillet 2021, bafouant ainsi les droits de millions de femmes et de jeunes filles dans le pays. Alors que les femmes représentaient une forte tranche de son électorat au sein de l'AKP, Erdoğan se les met à dos, afin de complaire à ses nouveaux alliés du MHP, qui apparaissent désormais comme sa base la plus fidèle au sein de la population.

Cette chute vertigineuse de popularité se ressent dans les sondages, Erdoğan étant selon de nombreux turcs la cause de tous les maux de la Turquie actuelle. La corruption, endémique depuis plusieurs décennies en Turquie - et qu'Erdoğan avait promis d'enrayer - affaiblit continuellement le pouvoir en place, les scandales financiers se multipliant. Même son ancien Premier ministre de 2014 à 2017, Ahmet Davutoglu - qui lui prêtait pourtant allégeance il y a encore peu de temps - a dénoncé un gouvernement qui ressemble à la mafia [12]. Alors que l'inflation fait rage et que le chômage a passé la barre des 12% [13], des polémiques ont éclaté en juillet 2021 à propos de la nouvelle résidence présidentielle sur les bords de la Méditerranée, dont les coûts ont été estimés à 62 millions d'euros [14]. Encore une fois, le sultan turc semble perdre la face dans sa folie des grandeurs.

L'économie, principale arme électorale d'Erdoğan depuis son arrivée au pouvoir, n'en est plus une. Par ailleurs, la crise de la Covid-19 a empiré le bilan du sultan. La crise sanitaire a mis en exergue un net manque de transparence du gouvernement central et une gestion calamiteuse du virus, affichant toujours un temps de retard par rapport aux grandes municipalités, gérées quant à elles par l'opposition (Istanbul, Ankara). Les failles du gouvernement turc dans la gestion de la crise ont donné un nouvel - et puissant - argument à ses opposants sur l'incapacité d'Erdoğan à régler les problèmes multiformes du pays. Plus récemment encore, Erdoğan fut vivement critiqué pour sa mauvaise gestion des incendies et des inondations qui ont frappé la Turquie cet été.

Enfin, Erdoğan est certes mis à mal sur la scène intérieure, les difficultés sont tout aussi prégnantes concernant les affaires extérieures. Alors qu'il avait de « très très bonnes relations [15] » avec Donald Trump, l'arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche - lui qui qualifie Erdoğan « d'autocrate » - a changé de nombreuses choses. Le ton fut bien moins empathique, le démocrate n'appelant Erdoğan seulement trois mois après son investiture et ce pour l'informer de la reconnaissance prochaine du génocide arménien perpétré par l'Empire ottoman - chose désormais faite. De plus, l'irrédentisme néo-ottoman est exacerbé par Erdoğan en Méditerranée orientale, notamment à travers le concept de la « patrie bleue [16] », ce qui provoque perpétuellement l'ire de ses alliés. Ainsi, la Turquie d'Erdoğan ne semble plus aussi à l'aise qu'il y a quelques années sur la scène internationale et cette faiblesse extérieure, qui s'ajoute aux nombreuses tempêtes internes, assombrit l'horizon présidentiel d'Erdoğan.

Une Turquie future avec ou sans Erdoğan ?

À l'aune de l'ensemble de ces événements qui, progressivement, effilochent le pouvoir d'Erdoğan, une question résonne dans toutes les têtes : le néo-sultan va-t-il s'accrocher au trône, quitte à plonger dans une dictature ? L'usure du pouvoir est réelle et la jeunesse - celle qu'on appelle pourtant la « génération Erdoğan » - qui n'a connu que lui, rêve d'autre chose. Cela a désormais presque l'allure d'un truisme : si les élections présidentielles avaient lieu demain, Erdoğan serait battu dans tous les scénarios électoraux possibles. Face à lui, le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, représente le « tout sauf Erdoğan » et est à la tête d'une alliance, certes fragile car hétéroclite, mais surtout numériquement supérieure à celle entre l'AKP et le MHP.

Cependant, les cartes restent entre les mains de celui qui possède tous les pouvoirs. Sa tendance autoritaire peut en effet toujours mener vers une dictature qui annihilerait toute forme d'opposition et in fine les élections de 2023. 

Le processus démocratique est déjà malmené, Erdoğan abusant sans cesse de l'ensemble des appareils d'État à sa disposition pour peser sur l'opposition. Contrôle de la justice, des médias et manipulations électorales sont monnaie courante au sein du gouvernement d'Ankara. Le parti démocratique des peuples [17] est par exemple menacé d'interdiction par la justice, alors que plus de 6000 de ses membres sont déjà en prison. La popularité galopante d'Ekrem Imamoglu lui attire également les foudres d'Ankara : les autorités turques ont ouvert une enquête en mai 2021 l'accusant d'avoir eu une attitude « irrespectueuse » en se tenant les mains dans le dos pendant la visite du mausolée d'un sultan [18]. Ainsi, il est clair qu'Erdoğan ne laissera pas le pouvoir lui échapper des mains si facilement. Or, une Turquie libérée du joug d'Erdoğan implique nécessairement la tenue d'élections présidentielles, sans quoi le sultan ne lâchera jamais son trône. Un dernier scénario - plus plausible - réside dans le refus d'Erdoğan de reconnaître les résultats des élections présidentielles, comme ce fut déjà le cas lors des élections municipales de 2019. En imitant son ancien allié Donald Trump, le président turc saperait une nouvelle fois les fondements démocratiques turcs.

À l'approche du centenaire de la République de Turquie (2023), Erdoğan a tout intérêt à maintenir le pays sous cloche. Cependant, le stratège d'Ankara semble avoir perdu de sa superbe et sa vulnérabilité apparaît chaque mois un peu plus prégnante. 

Des millions de turcs rêvent d'un nouveau leader pour leur pays et surtout de la fin du règne d'un autocrate qui mine les libertés fondamentales. Erdoğan s'en rend compte, son pouvoir ne tient qu'à un fil. Celui qui se rêvait en nouveau père de la Turquie, en successeur de Soliman le Magnifique [19], promouvant avec force le souvenir de l'Empire ottoman et sa grandeur corollaire, loin de la Turquie laïque et moderne d'Atatürk, s'accroche avec force et démence au pouvoir, laissant s'évanouir par la même occasion les dernières miettes de démocratie turque.


[1] Soner Cagaotay, A Sultan in Autumn: Erdogan faces Turkey's uncontainable forces, I.B. Tauris, 2021.

[2] Sébastien Gillard, "Le président Erdogan signe la fin du 'modèle turc' », Le Monde diplomatique, avril 2017. https://www.monde-diplomatique.fr/2017/04/GILLARD/57348

[3] Bethan McKernan, « From reformer to 'New Sultan': Erdogan's populist evolution", The Guardian, 11 mars 2019.

[4] « Est-ce la fin du règne de Erdogan en Turquie ? » (1/2), BFM Business, 08/06/2015.

[5] « Erdogan, itinéraire d'un néo-sultan », Le Télégramme¸ 18/04/2021.

[6] Guillaume Perrier, Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan, Arles, Solin - Actes Sud, 2018.

[7] Le néo-ottomanisme est une doctrine politique turque visant à augmenter l'influence de la Turquie dans les régions anciennement sous la domination de l'Empire ottoman. Ce néologisme est intimement lié à celui de « néo-sultan », surnom accordé par de nombreux médias en parlant de Recep Tayyip Erdoğan.

[8] Corentin Pennarguear, « L'enquête de l'été - Erdogan, le sultan sur un fil », L'Express, 09/06/2020.

[9] Marie Jégo, « En Turquie, Recep Tayyop Erdogan accentue sa pression sur les médias », Le Monde, 14/08/2021.

[10] Corentin Pennarguear, « L'enquête de l'été - Erdogan, le sultan sur un fil », L'Express, 09/06/2020.

[11] Convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique.

[12] Ahmet Davutoglu, « Parts of the Government are mafia-like", Der Spiegel, 20/07/2021. https://www.spiegel.de/international/world/interview-with-former-turkish-prime-minister-ahmet-davutoglu-parts-of-the-government-are-mafia-like-a-b52b1435-fc24-4300-baf5-94b3a34ea196

[13] Zeynep Cetinkaya, "Turquie : taux de chômage de 12,4% au deuxième trimestre de 2021 », AA, 16/08/2021. https://www.aa.com.tr/fr/turquie/turquie-taux-de-ch%C3%B4mage-de-12-4-au-deuxi%C3%A8me-trimestre-de-2021/2336461

[14] Lina Fourneau, « Le luxueux palais secret du président turc fait polémique », Capital, 08/07/2021. https://www.capital.fr/economie-politique/le-luxueux-palais-secret-du-president-turc-fait-polemique-1408947

[15] « Trump réitère à chaque occasion ses 'très bonnes relations' avec Erdogan, TRT, 21/08/2020. https://www.trt.net.tr/francais/ameriques/2020/08/21/trump-reitere-a-chaque-occasion-ses-tres-bonnes-relations-avec-erdogan-1476718

[16] Le but de la « patrie bleue » est d' étendre la zone d'influence maritime de la Turquie, en Méditerranée, relations gréco-turques difficiles. Idée qu'on a une zone d'influence maritime qu'il faut sécuriser.

[17] Le HDP, parti situé politiquement à gauche et issu du mouvement politique kurde.

[18] « Turquie : enquête contre le maire d'Istanbul pour 'irrespect' envers un sultan », RFI, 05/05/2012. https://www.rfi.fr/fr/europe/20210504-turquie-enqu%C3%AAte-contre-le-maire-d-istanbul-pour-irrespect-envers-un-sultan

[19] Guillaume Perrier, Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan, Arles, Solin - Actes Sud, 2018.