MICE : les ressorts du recrutement humain par les services de renseignement russes en Ukraine
Par François Wald, directeur du département Sécurité internationale et forces armées de l'Institut d'études de géopolitique appliquée.
Résumé
Cette étude examine la manière dont les services de renseignement russes cherchent à exploiter certaines vulnérabilités de la société ukrainienne pour recruter des agents et des informateurs occasionnels. Après plus d'une décennie de confrontation avec la Russie, depuis l'annexion de la Crimée en 2014, l'Ukraine a considérablement renforcé ses capacités de défense et de résilience. La résistance de sa population, malgré les épreuves de la guerre, en témoigne. Cette solidité n'exclut toutefois pas l'existence de fragilités individuelles et collectives, auxquelles aucune société n'échappe véritablement. La guerre les accentue, les rend parfois plus visibles et offre à un adversaire déterminé de nouvelles occasions de les exploiter.
À partir de la grille d'analyse MICE (Money, Ideology, Coercion, Ego), issue de la tradition du renseignement anglo-saxon, l'étude revient sur les quatre principaux ressorts susceptibles de conduire un individu à coopérer avec un service étranger. L'appât du gain peut concerner aussi bien un adolescent attiré par la perspective de gains rapides sur Telegram qu'un professionnel tenté par une rémunération en échange d'informations. Les convictions idéologiques peuvent, quant à elles, entretenir des liens avec certains milieux religieux orthodoxes proches du patriarcat de Moscou ou avec d'anciens responsables demeurés attachés à l'influence russe. La contrainte prend des formes différentes selon les situations : chantage numérique visant des mineurs, pressions exercées sur des adultes ou instrumentalisation des liens familiaux. Enfin, le besoin de reconnaissance et de valorisation personnelle peut conduire certains individus à participer à des opérations clandestines, parfois présentées comme des défis ou des jeux, tandis que d'autres cherchent à faire valoir leurs compétences ou à compenser une frustration professionnelle.
Ces mécanismes ne sont ni propres à l'Ukraine ni nécessairement le signe d'une société profondément divisée. Ils révèlent plutôt la diversité des situations personnelles dont les services de renseignement peuvent tirer parti, y compris dans des sociétés qui ne sont pas directement confrontées à la guerre. L'enjeu pour l'Ukraine consiste donc à préserver les ressorts de sa cohésion et de sa résistance, tout en accordant une attention particulière aux personnes susceptibles de faire l'objet de tentatives de recrutement ou de manipulation. Le renforcement des capacités de contre-espionnage demeure indispensable, mais il gagne à s'accompagner d'un travail de prévention et d'accompagnement au plus près des réalités sociales.
Points clés
- Depuis février 2022, la guerre d'agression menée par la Russie contre l'Ukraine s'accompagne d'une intensification des opérations hybrides, qui visent à affaiblir l'adversaire en complément de l'affrontement militaire conventionnel. Confronté aux difficultés d'accès direct au territoire ukrainien, le renseignement russe adapte ses méthodes de collecte d'informations, d'influence et de sabotage, en cherchant notamment à exploiter les vulnérabilités de la société ukrainienne. L'analyse de ces opérations doit toutefois tenir compte de ce que la préparation de l'Ukraine à la résistance remonte à 2014, avec l'annexion illicite de la Crimée et le déclenchement du conflit dans le Donbass. Plus d'une décennie de confrontation a permis aux Ukrainiens de développer leurs capacités de défense et de renforcer leur résilience. Si la guerre exerce une pression considérable sur la cohésion sociale, les vulnérabilités internes ne sauraient être présumées ni surestimées. La capacité de la société ukrainienne à maintenir sa résistance constitue un facteur déterminant dans la conduite du conflit. Apparaît dès lors une forme d'« ubérisation » des opérations clandestines russes, fondée sur une logique de sous-traitance à la demande. Des officiers traitants pilotent à distance via des messageries chiffrées et des exécutants ponctuels sont recrutés au coup par coup.
- Cette adaptation du mode opératoire russe s'inscrit dans un environnement social profondément affecté par plus d'une décennie de confrontation, depuis 2014, puis par l'intensification de la guerre à partir de février 2022. Les déplacements de population, l'épuisement lié à la durée du conflit et les tensions économiques exercent une forte pression sur la société ukrainienne. Ces facteurs de fragilisation ne doivent toutefois pas conduire à réduire celle-ci à une société fragmentée. L'expérience du conflit a également contribué à renforcer les solidarités, le sentiment d'appartenance nationale et les capacités de résilience de la population. Les fractures sociales, générationnelles, mémorielles ou confessionnelles constituent des vulnérabilités potentielles que les opérations russes peuvent chercher à exploiter. Pour autant, leur existence implique nécessairement un affaiblissement de la cohésion nationale. L'enjeu stratégique réside dans cette confrontation entre les tentatives de déstabilisation de la Russie et la capacité de la société ukrainienne à y résister.
- Pour rendre intelligible cette exploitation, il convient de mobiliser une grille d'analyse éprouvée par la tradition du contre-espionnage occidental : le paradigme MICE, acronyme désignant les quatre grands ressorts de la trahison et du recrutement : Money (l'argent), Ideology (les convictions politiques ou religieuses), Coercion (la compromission ou la contrainte) et Ego (la valorisation narcissique de soi). Chacun des quatre leviers agit sur toutes les strates de la société, sous des formes différenciées mais tout aussi efficaces. La présente étude se propose de vérifier cette hypothèse à partir d'exemples documentés d'actions d'espionnage russes conduites sur le théâtre ukrainien.




