De la révolution à l’Axe de la résistance : construction, affaiblissement et persistance de la puissance iranienne au Moyen-Orient
Par Hugo Rias-Traverse, chercheur sur les conflictualités discursives au sein du Programme stratégie, défense et prospective (PSDP) de l'Institut d'études de géopolitique appliquée.
Le PSDP vise à nourrir la réflexion stratégique française sur les armées et leurs enjeux contemporains. Chaque édition s'organise autour d'une thématique transversale, appréhendée à partir des transformations de l'environnement stratégique et dans une perspective pluridisciplinaire. Il constitue un espace de recherche et de débat associant chercheurs, institutions, acteurs de la défense et société civile.
Résumé
À la suite de la révolution islamique de 1979, l'Iran a développé une politique régionale fondée en grande partie sur les modes d'action de la guerre irrégulière, afin d'accroître sa profondeur stratégique et d'étendre son influence au-delà de ses frontières. Cette stratégie repose notamment sur le soutien financier, militaire, technologique et politique apporté à différents groupes armés, selon des degrés variables de proximité et de dépendance. Cet ensemble est communément désigné sous le terme d'« Axe de la résistance », tandis que l'expression « arc chiite » renvoie plus spécifiquement aux acteurs partageant une proximité doctrinale avec la République islamique. Cette architecture a permis à Téhéran de renforcer son poids régional, en lui donnant la capacité d'intervenir indirectement dans plusieurs conflits et de peser sur les équilibres politiques et sécuritaires du Moyen-Orient. Elle demeure toutefois soumise à des contraintes importantes : vulnérabilité de ses réseaux aux opérations adverses, coûts financiers et militaires croissants et difficulté à préserver ses positions lorsque les rapports de force locaux évoluent. L'influence iranienne doit ainsi être appréhendée à l'aune de capacités réelles, mais aussi des limites auxquelles se heurte leur mise en œuvre.
Abstract
Following the Islamic Revolution of 1979, Iran developed a regional policy largely based on irregular warfare methods, with the aim of increasing its strategic depth and extending its influence beyond its borders. This strategy has notably relied on financial, military, technological and political support for various armed groups, with differing degrees of proximity and dependence. This network is commonly referred to as the "Axis of Resistance", while the expression "Shia Crescent" more specifically refers to actors sharing doctrinal affinities with the Islamic Republic. This architecture has enabled Tehran to strengthen its regional influence by giving it the ability to intervene indirectly in several conflicts and to shape the political and security balances of the Middle East. It nevertheless remains subject to significant constraints: the vulnerability of its networks to adversary operations, rising financial and military costs, and the difficulty of maintaining its positions as local balances of power shift. Iranian influence must therefore be assessed in light not only of its actual capabilities, but also of the constraints limiting their effective use.
Introduction
Jusqu'au tournant de 2024, la République islamique d'Iran occupait une position singulière au Moyen-Orient. Elle était politiquement isolée à l'égard d'une partie des puissances régionales et occidentales, tout en demeurant un acteur incontournable des équilibres militaires, stratégiques et politiques régionaux. Sans être engagée dans une guerre ouverte avec ses principaux adversaires, elle avait construit depuis 1979 un réseau de partenaires et de groupes armés lui permettant d'exercer son influence dans plusieurs théâtres de conflit et de conduire des actions sous le seuil de la confrontation directe.
Cette stratégie a constitué l'un des principaux leviers de la puissance régionale iranienne. Elle répondait aussi à la perception, rapidement établie à Téhéran, d'un rapport de forces conventionnel défavorable face à plusieurs puissances militaires présentes dans la région. L'Iran a ainsi développé des formes de conflictualité indirecte avant de les intégrer à une stratégie plus large, fondée sur la profondeur stratégique, la dissuasion et l'action par l'intermédiaire de partenaires locaux.
Depuis 2024, les revers subis par plusieurs composantes de ce dispositif, notamment au Levant, ont toutefois remis en question certaines de ses capacités et la solidité de son architecture régionale. S'ils ne suffisent pas à effacer les acquis de plusieurs décennies de politique d'influence, ils invitent à réévaluer la portée réelle du modèle iranien et les contraintes auxquelles il est désormais confronté.


