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Bases militaires dans l’Arctique : le Groenland, nouveau pivot stratégique

14/01/2026

Carte réalisée par Nato Tardieu, directeur du département de cartographie de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega). 


Cette carte des bases militaires dans l'Arctique illustre la requalification rapide d'un espace longtemps considéré comme marginal en un théâtre central des rivalités de puissance. La montée en visibilité stratégique de l'Arctique s'opère à la convergence de plusieurs dynamiques; notamment le recul structurel de la banquise, m’émergence de nouvelles routes maritimes et la réévaluation des priorités militaires et sécuritaires des grandes puissances.

Dans ce cadre, le Groenland occupe une position singulière. Situé à l'interface de l'Amérique du Nord, de l'Europe et de l'espace arctique, il constitue à la fois un avant-poste de défense pour les États-Unis, un nœud essentiel des dispositifs de surveillance et d'alerte balistique, et un territoire recelant d'importants gisements de minéraux critiques. Cette centralité s'inscrit dans un contexte de dépendance structurelle des États-Unis à l'égard des chaînes d'approvisionnement contrôlées par la Chine, laquelle concentre une part déterminante de la production et du raffinage des minerais stratégiques indispensables aux industries de défense et aux technologies avancées.

Dès lors, le Groenland apparaît pour Washington comme un levier stratégique face à la capacité de Pékin à instrumentaliser sa position dominante. Si les contraintes techniques, environnementales et économiques liées à l'exploitation minière sur l'île demeurent considérables, elles ne constituent pas un frein décisif à une logique de sécurisation à long terme. D'autant que les États-Unis disposent déjà, en vertu des accords de défense existants, d'une latitude militaire et juridique significative sur le territoire. L'enjeu ne réside donc pas tant dans l'accès que dans la maîtrise durable des conditions politiques, économiques et stratégiques de cet espace.

Cette orientation s'inscrit dans une doctrine plus large, caractéristique du trumpisme, qui assume une logique de recolonisation stratégique. Celle-ci repose sur la sécurisation directe des ressources, des infrastructures critiques et des axes de circulation jugés vitaux. Le contrôle de l'énergie, la domination technologique, la supériorité militaire et la maîtrise des espaces clés structurent une vision des relations internationales où les normes cèdent le pas à la force, et où les alliances sont subordonnées à des rapports de puissance de plus en plus asymétriques.

Contrairement à certaines rhétoriques alarmistes, le Groenland ne constitue pas aujourd'hui un espace d'implantation militaire chinoise ou russe. La Russie concentre prioritairement ses efforts sur sa propre façade arctique, tandis que la Chine privilégie une présence commerciale et scientifique de moyen terme. Toutefois, ce relatif vide stratégique alimente précisément les logiques de préemption, dans une perspective où il s'agit d'investir, de sécuriser et de verrouiller l'espace avant qu'il ne devienne l'objet de concurrences plus directes.

Le cas groenlandais rappelle ainsi une constante historique des relations internationales : les réorganisations territoriales ou fonctionnelles entre alliés ne relèvent jamais de la générosité, mais traduisent des déséquilibres profonds de puissance. En période de recomposition systémique, les alliances ont un coût, fréquemment supporté par les périphéries. Le Groenland n'est pas une exception et est un révélateur des transformations en cours de l'ordre international.